Lucie Champenois est militante communiste et adjointe au Maire de Nanterre, chargée du Logement et de l’Habitat.
Les annonces de Sébastien Lecornu concernant la future loi sur le logement ne sont pas à la hauteur de la crise que vivent nos habitant·es. Oui, il y a quelques avancées, mais elles demeurent largement insuffisantes face à l’urgence sociale.
ANRU 3 annoncé, enfin des moyens pour nos quartiers populaires
Alors que ses prédécesseurs avaient enterré tout espoir de ce côté-là, Sébastien Lecornu reconnaît enfin la nécessité d’un nouveau plan d’investissement pour le renouvellement urbain des quartiers prioritaires. À Nanterre, nous nous en saisirons pour améliorer concrètement la vie des habitants, sans jamais les évincer. Ici, le renouvellement urbain se fait avec les habitants, pas contre eux.
Chaque habitant·e concerné·e a le choix d’être relogé·e dans son quartier, dans la ville — dans un autre quartier — ou ailleurs, s’il ou elle souhaite se rapprocher d’autres attaches familiales ou professionnelles. À Nanterre, l’ANRU 2 aura aussi été l’occasion de faire évoluer les règles : ne pas systématiquement démolir, préserver ce qui doit l’être, et permettre des changements d’usage pour favoriser la mixité partout.
Nous nous mettrons rapidement au travail dans le cadre de l’ANRU 3 pour poursuivre et achever la transformation de nos quartiers : s’ils doivent rester populaires, le peuple de Nanterre mérite, lui aussi, ce qui se fait de mieux.
La récupération du contingent préfectoral, une mesure attendue
Depuis 2018, notre ville paie le prix du refus de solidarité de certaines communes voisines. Alors que l’État ne finance plus du tout — hors ANRU — la construction ou la réhabilitation du logement social à Nanterre, au motif qu’il y en aurait trop (55% des logements de la ville sont sociaux, et c’est une fierté), il s’attribue malgré tout 30% des « réservations ».
Jusqu’en 2018, il confiait ces droits d’attribution aux maires. En 2018, par crainte d’un clientélisme — plus ou moins avéré selon les villes — l’État a indistinctement récupéré ce droit, désormais exercé par les préfets. Depuis, le préfet des Hauts-de-Seine peut, tout à son aise, reloger à Nanterre des ménages évincés d’autres villes qui ne construisent pas de logements sociaux. Nanterre paie donc doublement le prix d’une politique de recul social à l’échelle départementale et nationale.
Nanterre réclame depuis lors que les villes qui respectent la loi SRU — voire qui en dépassent les exigences — puissent récupérer les attributions du contingent préfectoral. Nanterre est solidaire et ne stigmatise pas les classes populaires : nous savons qu’elles sont les victimes d’un mode d’exploitation qui fragilise et précarise les individus jusqu’au seuil de l’indigence.
Mais la Ville ne peut s’en tenir là : nous revendiquons aussi une pression accrue sur les communes défaillantes, en leur interdisant de se décharger des classes populaires dont leurs habitants les plus aisés dépendent pourtant, en les obligeant à construire du logement social — et en encadrant strictement leurs politiques d’aménagement.
Il est temps de remettre de la justice dans l’attribution des logements.
Pour le reste, le compte n’y est pas !
Sébastien Lecornu envisage d’autoriser à nouveau la location de passoires thermiques, sous réserve de travaux réalisés « dans les cinq ans qui suivent la relocation ». C’est institutionnaliser la précarité énergétique. C’est faire payer aux locataires le prix de la crise énergétique, alors même que le coût du logement a augmenté quatre fois plus vite que les salaires au cours des dernières décennies.
C’est demander à des locataires déjà étranglés de financer des rénovations qu’ils ne maîtrisent pas. C’est inacceptable.
Aucune contrainte renforcée pour les maires bafouant leurs obligations
La loi SRU est ignorée, et certains pourront continuer leur politique de tri social en toute impunité. Alors que le ministre Vincent Jeanbrun souhaitait même affaiblir ces obligations, Sébastien Lecornu n’y touche pas.
Mais cela ne suffit pas : cette loi est trop peu contraignante, et l’État ne mobilise pas les outils dont il dispose pour remettre dans le droit chemin les maires défaillants — par exemple en suspendant leur capacité à délivrer des permis de construire.
Pour rappel, autour de Nanterre, une ville comme Boulogne-Billancourt ne compte que 15% de logements sociaux, Neuilly-sur-Seine 6%. Il manque aujourd’hui des millions de logements sociaux abordables en France. On estime qu’il faudrait 70 000 logements par an dans la Métropole du Grand Paris.
À Nanterre, plus de 7 000 ménages sont en attente d’un logement social. Plus de 15 000 personnes ont demandé Nanterre comme premier choix. La ville est ainsi la deuxième plus demandée d’Île-de-France après Paris.
Chaque année, environ 800 attributions sont réalisées. Le calcul est simple : il faut aujourd’hui en moyenne dix ans pour obtenir un logement. Si chacun respectait ses obligations, cette situation ne serait pas la norme.
Toujours rien sur l’encadrement des loyers
Rien n’est prévu pour réguler durablement un marché devenu hors de contrôle. Rien n’est prévu pour limiter la concentration extrême de la propriété (3,5% des ménages possèdent plus de 50% du parc locatif privé).
Pire encore : le gouvernement veut abaisser le seuil de défiscalisation à 20% du prix du bien (contre 30 % aujourd’hui). Autrement dit, ce sont les contribuables qui financeront une partie des rénovations dues par de grands propriétaires privés, sans garantie pour les locataires, qui restent exposés à des hausses de loyers.
Alors que l’expérimentation timide sur l’encadrement des loyers touche à sa fin, ces choix laissent craindre le pire. Dans des zones tendues comme Nanterre, où un studio se loue désormais environ 700 euros par mois, les villes devraient pouvoir imposer un encadrement effectif.
Aujourd’hui, cette mesure dépend d’une demande d’un établissement territorial puis d’une validation de l’État : autant d’obstacles qui la rendent quasi inopérante. Nanterre se retrouve ainsi à lutter comme David contre Goliath : isolée et insuffisamment armée face à la financiarisation du logement.
Face à une crise aussi profonde, il faut du courage politique
L’accès au logement est un droit, reconnu en 1948 dans la Déclaration universelle des droits humains, dans le préambule de la Constitution de 1946 et dans la loi de 2007. Le logement n’est pas — et ne doit pas devenir — une marchandise soumise aux seules logiques de marché, comme le laisse entendre la politique actuelle.
Rappelons que en France, dans la 6ème puissance mondiale, 4 millions de personnes sont aujourd’hui mal logées, 300 000 sont sans domicile fixes, 640 000 sont hébergées chez des tiers. 2000 meurent dans la rue chaque année.
Les plus fragiles ne sont pas un coût pour la société. Les classes populaires ne sont pas un fardeau : elles constituent le socle de toute société et produisent ses richesses. Le maintien dans la précarité de millions de personnes en France, de milliers de Nanterrien·nes, n’est pas un dommage collatéral acceptable. Nanterre prendra sa part dans la bataille du logement : de l’hébergement d’urgence à l’accession sociale. Nous agirons avec tous les moyens dont dispose la Ville, et nous exigerons des autres acteurs — aujourd’hui trop souvent défaillants — qu’ils assument enfin leurs responsabilités.
Image d’illustration : « Allée Jean-de-La-Fontaine, Nanterre. », photographie du 16 septembre 2023 par Chabe01 (CC BY-SA 4.0)
