Séquences d’une vie militante (3) – Une guerre insupportable


Shares

Nos Révolutions a l’honneur de publier les mémoires de Michel Duffour. Militant communiste des années 60 jusqu’à aujourd’hui, Michel Duffour fut secrétaire de section, élu local, sénateur, ministre… Un engagement politique ininterrompu, que nous aurons la chance de suivre, chaque semaine, au fil des pages de ses mémoires.

Retrouvez ici le dernier épisode, Séquences d’une vie militante (2)

Une guerre insupportable

Je ne suis pas allé en Algérie. Ma situation de sursitaire m’a permis d’échapper au drame. Quel aurait été mon comportement sous les drapeaux ? J’ai tourné cette question mille fois dans tous les sens. Comment savoir ce que seraient nos réactions dans des moments exceptionnels et tragiques ? On n’est pas programmé pour être lâche ou héros.

J’aurais aimé qu’on ne parle dans ma cellule de quartier que du conflit algérien et de ce qu’il fallait entreprendre. Ce n’était pas le cas. Je crois que je n’avais de cesse de parler de l’Algérie, de la conduite ignoble de l’armée française, et je revois Fernande et Georgette, les deux responsables âgées, que je considérais à l’époque comme très âgées, me répondre patiemment et gentiment, sans me contredire brutalement, que la lutte contre le danger du réarmement de nos voisins d’outre-Rhin avait la même urgence.

Ce qui n’était pas complètement faux. En 1957, une bombe britannique s’était ajoutée à l’arsenal thermonucléaire croissant. Comme la Grande-Bretagne, la France estimait que posséder sa propre bombe était la marque indispensable du statut de grande puissance. Elle teste sa première bombe atomique en février 1960 près de Reggane dans le désert saharien algérien. La prolifération des armes nucléaires en fut renforcée. En 1950, l’armée américaine détenait 298 bombes atomiques.

Les luttes des peuples colonisés, aussi justes soient-elles, n’étaient pour les communistes qu’une partie d’un tout. La lutte entre le bloc communiste et le bloc atlantiste avait de multiples fronts. Et il est très probable que nombre de responsables communistes pensaient que l’insurrection algérienne ne devait pas supplanter dans nos préoccupations la prise en compte d’un affrontement à l’échelle internationale autrement plus global. Ma réaction d’alors éclaire une des difficultés que le parti communiste rencontra longtemps. Ma guerre, celle à laquelle je pensais dès que j’abordais la marche du monde, était celle d’Algérie, le reste était diversion.

Cette « guerre sans nom », comme Bertrand Tavernier la nomma, a structuré les comportements de la jeune génération. Je globalise certes à tort. L’expérience n’a pas été la même pour tous. Il y eut ceux par centaines de milliers qui partirent affronter le conflit, qui furent souvent acteurs ou témoins impuissants d’horreurs, qui furent victimes du racisme de leurs chefs. Laurent Mauvignier a écrit un roman admirable, Des hommes, sur ce qui demeure dans la mémoire des hommes de cette tragédie. Il suffit d’un jour anniversaire, d’un petit cadeau pour que l’irruption du passé explose chez Bernard, une épave, « un bloc de silence qui s’est rétracté », durant quarante ans. Et la douleur est aussi vive pour d’autres, apparemment à l’abri de tout problème, comme Rabut, qui ne vit qu’avec ses anxiolytiques, et qui dit à sa femme Nicole qu’il « pleure dans  la nuit parce qu’un jour on est marqué à vie par des images tellement atroces qu’on ne sait pas se les dire à soi-même« .

Il fallait un courage énorme et un sacré passé militant pour résister ou échapper à la pression idéologique dominante. Une bonne part de ces jeunes démobilisés n’eut de cesse que jeter un voile sur la tragédie qu’ils avaient vécue, et pour les plus conscients, de consacrer leur énergie aux combats désormais posés. Et puis il y eut une autre partie de la jeunesse très minoritaire et politisée, qui trop jeune ou en situation sursitaire, eut la chance de ne pas porter les armes. Les choses étaient pour elle plus simple. Combien comme moi dans les dix ans qui suivirent ont eu le sentiment que leur parti aurait pu faire davantage pour marquer sa solidarité avec le peuple algérien ? Et surtout combien de jeunes révolutionnaires, mal ou bien éclairés par cette expérience, ont cherché ailleurs leur idéal militant ?

Mon engagement en ce début de décennie porte presque exclusivement sur l’Algérie. Combien de fois ai-je manifesté d’octobre 60 à l’appel de l’UNEF, et en dépit des réserves du parti sur les manœuvres politiciennes qui accompagnaient cette initiative, jusqu’en février 62 et dans les semaines suivant Charonne ? Je n’en ai pas le décompte, mais j’ai passé du temps dans la rue ! Je n’ai jamais été frappé par des gendarmes mobiles. Moins téméraire que certains, je gardais une distance respectable pour lancer les slogans, et je courais suffisamment vite, question d’âge, pour échapper aux charges de policiers plus lourdement harnachés que leurs collègues d’aujourd’hui. Il y eut les grandes manifestations finales, la mobilisation contre l’OAS avait changé la donne, et puis les petites manifestations mobiles antérieures, aux rendez-vous discrets et changeants, où on perdait les copains et parfois la manifestation elle-même pour avoir pris trop vite une voie de traverse. 

Je n’ai eu durant ces années aucune relation avec des militants algériens. Ce n’était pas un choix. À Rueil de telles rencontres étaient objectivement inenvisageables. Mon militantisme était très traditionnel. C’était pourtant l’époque des « porteurs de valises » mais relativement peu d’intellectuels membres du parti ont participé à cette aventure, considérée comme aventuriste et dangereuse par leur direction. Je n’ai jamais été confronté à ce choix radical.

L’immigration algérienne était pour moi une identité abstraite. Les travailleurs originaires d’Afrique du nord étaient nombreux en Île-de-France dans les entreprises de la métallurgie, mais le regroupement familial n’était pas ce qu’il est devenu ensuite. Des enfants en bas âge sont présents avec leurs mamans mais je ne pense pas que les adolescents aient été nombreux à cette date. Mais cette affirmation est à vérifier. Il n’y avait pas un seul élève d’origine maghrébine dans les terminales du lycée Joliot-Curie, mes photos de classe en font foi. Je concède toutefois que cet exemple n’est pas probant au regard de l’impitoyable ségrégation scolaire. J’étais donc très loin des populations maghrébines sans que cela impute ma lucidité sur les sacrifices endurés par le peuple algérien.

Je ne fus pas de ceux ignorant la terrible nuit du 17 octobre. Je me rappelle avoir eu connaissance dès les premières heures par la radio de la marche des familles algériennes du pont de Bezons au pont de Neuilly. Dès le lendemain par l’Huma, j’anticipe peut-être la date, par les échanges avec les camarades, par l’intuition que j’avais de ce que pouvait être la violence policière vis à vis d’Algériens, j’étais convaincu qu’un terrible drame s’était produit. Une belle photo d’un photographe de l’Humanité a fixé pour l’Histoire la phrase peinte quelques jours plus tard sur le pont de Neuilly, Ici on noie des algériens.

Le 17 octobre fut un grand drame. Il est depuis peu enfin popularisé. Mais il a fallu du temps aux autorités françaises pour prendre en compte cette page noire de notre histoire, tout en continuant à épargner la responsabilité du sommet de l’État. Le déni a eu la peau dure. J’ai lu il y a quelques années un entretien de Daniel Auteuil suite au film de Haneke, Caché. Dans l’entretien, l’acteur disait qu’il avait tout ignoré du drame avant d’être confronté à son  travail cinématographique. Je fus sidéré par l’aveu, qui était la preuve de la puissance qu’eût la machine à fabriquer de l’oubli, une mécanique  idéologique qui a bien fait son travail durant quatre décennies.

Les plus sordides crimes du colonialisme ont été soigneusement laissés dans l’ombre. Il faut attendre 2016 pour lire le poignant ouvrage de Joseph Andras De nos frères blessés sur Fernand Iveton, ce jeune militant communiste algérien présenté comme un salaud et un terroriste, exécuté avec l’aval de Mitterrand, Garde des Sceaux. Benjamin Stora indique qu’à chaque fois qu’il prononça le nom de Iveton en présence du Président de la République, il en résulta un malaise terrible qui se transformait en éructation. Lors de mon passage au ministère, j’ai fait un discours à la demande d’un cinéaste algérien en inaugurant une expo de photographies sur octobre 61 à la Conciergerie. Plusieurs militants algériens étaient présents. Ce fut émouvant. Régine Deforges qui était là m’envoya une belle lettre de félicitations. 

J’ai mis dans la décennie qui suivit cette guerre, beaucoup d’espoir dans la jeune révolution algérienne. Ben Bella, Boudiaf, Aït Ahmed étaient des personnages pour qui j’avais une admiration considérable. Des gens qui avaient tant souffert ne pouvaient que construire un pays libre, respectueux du peuple et de ses sacrifices. J’étais naïf et je n’avais aucune idée des conflits sanglants en interne qui coururent tout au long de la lutte de libération. Je pensais que les harkis étaient seuls à être la cible des nationalistes.

J’ai d’ailleurs eu du mal, même maintenant, à prendre la distance pourtant nécessaire sur les drames vécus dans les deux camps. Je suis resté très longtemps binaire dans mes appréciations. J’ai beaucoup aimé le beau livre d’Alice Zeniter, l’Art de perdre. J’ai chaleureusement recommandé sa lecture autour de moi. J’avoue que la tragédie des harkis m’avait laissé longtemps froid. Danièle Sallenave dans L’Églantine et le Muguet, livre pétillant et intelligent, écrit : « il nous a fallu, à tous, beaucoup de temps, pour que nous en arrivions à penser deux choses à la fois : que rien ne peut justifier en aucune façon une entreprise de colonisation. Et que le retour des Français d’Algérie avait été un drame, et l’abandon des harkis un véritable crime ». Pour être franc, il m’a fallu encore beaucoup plus de temps qu’elle, je ne suis pas sûr que cela soit chose faite, pour prendre en considération cette face noire du drame de l’Algérie.

De manière générale, je n’imaginais pas que des héros de la lutte patriotique, tel que Abane Ramdane, aient pu être sciemment éliminés, ou qu’un cinéaste comme Vautier ait pu subir l’hostilité violente des états-majors en poste à Tunis. Le livre d’Alain Ruscio m’a appris beaucoup de choses sur cette guerre. Je croyais  bien connaître le sujet et à l’évidence de nombreux faits me manquaient. Je n’imaginais pas que les épurations du camp messaliste avaient été aussi brutales. Et dans un autre domaine, je ne voyais pas à sa juste mesure l’attitude héroïque et trop souvent isolée du parti communiste algérien, qui n’avait rien d’un parti croupion. Là-aussi l’histoire ne s’est pas écrite comme je la rêvais.

Au cours du dernier siècle, la réalité a souvent mis à mal mes utopies. Je reste toutefois en colère contre ces reconstructions de l’histoire qui sont si discrètes sur les crimes couverts par notre pays au niveau de nos institutions. Que Josette Audin ait réussi en grande partie son combat pour la reconnaissance du crime dont son mari avait été victime, m’a fait chaud au cœur, mais que ce fut long ! Notre cinéma et notre littérature ont été beaucoup à l’image de nos hommes politiques. Les romanciers et cinéastes américains ont su vite parler du drame vietnamien. L’Algérie a certes constamment plané  sur nos créations du septième art, depuis les tourments de la jeunesse de Jacques Rozier et d’Adieu Philippines. Mais ce fut bien peu ! Les non-dits n’ont pas fini de peser sur ma génération et certainement sur celles qui suivirent.

La marche du monde, de l’Algérie au Vietnam

J’ai toute ma vie suivi avec gourmandise les événements politiques des quatre coins de la planète. Dès les débuts de mon engagement, je scrute ailleurs, bien au-delà de nos frontières, les combats et la moindre avancée des forces progressistes. Ma grille de lecture était très simple. Quiconque marque sa sympathie avec le bloc socialiste est un ami. Mon attitude était probablement celle de la majorité des communistes. J’ai pris “mon pied” durant des années à assurer tous les conférences à nos écoles fédérales sur le mouvement communiste international. J’étais le spécialiste de la fédération sur le sujet. C’était entre 1970-1975. Je n’ai gardé aucune trace de ce que je disais. Heureusement. Je pense à tous les sarcasmes dont je serais l’objet sur mes certitudes et mes approximations d’alors.

Toutes les générations de militants communistes ont eu à cœur quelques grands combats internationalistes. C’est ainsi que le Parti a grandi, dès sa création. Il ne devait pas être simple de manifester en 1924 contre la guerre du Rif. La révolte dans cette partie nord du Maroc est restée une des grandes pages des rébellions qui n’ont cessé de secouer le Maghreb. L’armée espagnole avait échoué dans son entreprise de répression. Le général Lyautey dut déployer des forces considérables pour venir à bout de la rébellion. La mobilisation du jeune parti communiste, à rebours de toute la classe politique française, eut, si l’on en croit les historiens, belle allure. Je ne reviens pas sur la place tenue par l’Algérie dans mon itinéraire.

Émotionnellement, tout ce qui touche à la guerre civile espagnole me bouleverse. Plus que pour tout autre pays, j’enrage de voir les néo-franquistes relever la tête et jouer un rôle dans la vie politique. Par fidélité et par goût, je suis un assez bon lecteur de la littérature ibérique contemporaine. Les “rouges” n’ont pas toujours chez Antonio Munoz Molina, Javier Marias, Javier Cercas l’aura qu’ils ont chez Almudena Grandes, mais tout m’émeut.

Que de larmes de rage versées aussi pour le Chili. Allende portait une part de nos espoirs à l’aube du programme commun. Je ne connais pas de communistes qui n’aient pas chanté “el pueblo unido, jamas sera vencido”.

Le sort du peuple palestinien travaille aujourd’hui les consciences. Ce ne fut pas, et j’en ignore les raisons, une de mes premières préoccupations. Ce conflit trouvait mal sa place dans mes schémas initiaux. Les raisonnements géopolitiques sur le Moyen-Orient mettaient peut-être très en valeur le combat des dirigeants nationalistes arabes et moins la terrible injustice ayant frappée, aux lendemains de la guerre, le peuple palestinien. La logomachie des leaders arabes de la région, l’issue fatale de la guerre des six jours, l’accent mis sur Munich et le terrorisme international, n’ont pas dû m’inciter assez tôt à prendre la mesure du combat anti-colonialiste admirable mené en Cisjordanie et à Gaza.

Solidarité France-Palestine est actuellement, de toutes les associations nanterriennes, parmi les plus actives. Les cinémas palestiniens et israéliens nous livrent des films forts, le plus souvent dramatiques et pleins d’humour. Le dernier que j’ai vu est Tel Aviv on fire, œuvre pleine de finesse, sur un conflit dont je crains de ne jamais voir la fin. Les mobilisations pour libérer Mandela ont secoué toute une génération, celle de mes enfants. J’ai apporté comme dirigeant fédéral ma part à ce combat, plus modestement certainement que nos jeunes camarades de la jeunesse communiste. J’ai été terriblement ému lorsque le “vieux prisonnier de Robben Island”, plein de jeunesse, fait ses premiers pas en liberté. 

Et puis il y a le Vietnam. C’est après l’Algérie, mon second grand engagement militant. Quelques années seulement séparent notre déroute indochinoise de l’intervention officielle américaine. Je dis officiellement, car dès la première guerre, les américains sont là. Les généraux français, dans leur choix de s’enterrer à Dien-Bien-Phu, pensaient même bénéficier de l’appui militaire de Washington. Par sa durée, sa dimension mondiale, ses horreurs, sa médiatisation, le Vietnam fut un conflit sur lequel personne, partis, syndicats, églises, ne purent faire l’impasse.

Pendant des années, nous nous sommes mobilisés. Chacun fut à même de prendre position, nul ne pouvait se réfugier derrière la complexité de la confrontation. Je ne suis pas en mesure de comptabiliser le temps militant que nos organisations ont consacré aux campagnes de solidarité avec le peuple vietnamien, mais ce fut considérable. Mon souvenir le plus fort, du point de vue de mon engagement personnel, fut la campagne menée durant des mois pour affréter “un bateau pour le Vietnam”.

Il y eut des fissures dans ce combat. Notre démarche visait à réunir le plus grand nombre possible de nos concitoyens sur le thème de la paix et du droit des vietnamiens à diriger en toute indépendance leur pays, du nord au delta du Mékong. Ce positionnement “pacifiste” nous valut des empoignades sévères avec les groupes trotskystes et maoïstes, qui dénonçaient notre timidité, voire notre trahison. Ces militants regroupés dans les “comités Vietnam” nous menèrent la vie dure. Comme partout, nous eûmes droit à Rueil à des affrontements verbaux adossés à une débauche de propagande. Ce fut un avant-goût de ce qui allait survenir deux ans plus tard, en mai-juin 68.  Mais ce ne furent finalement que des épisodes secondaires. Comme tout un chacun, j’ai vibré à chaque évocation des combats de ce peuple, et cinquante ans plus tard, c’est toujours l’admiration pour son héroïsme qui demeure ancré en moi.

Je ne méconnais pas les incertitudes qui planent sur le devenir de ce pays. Ses choix économiques et politiques de développement ne déboucheront probablement pas sur l’égalité et l’émancipation humaine auxquelles j’aspire. Les conceptions autoritaires de directions et les rapports avec les minorités ethniques recouvrent comme ailleurs bien des dangers. Mais ce peuple a tellement souffert, que j’ai pour lui, et pour ses dirigeants quels qu’ils soient, une empathie profonde. Je n’ai pas été déçu de mon voyage touristique à Hanoï et dans la partie montagneuse du nord du pays en 2013. Le courage, la vitalité et l’ingéniosité des Vietnamiens sont stupéfiants. Je me suis même trouvé plus “revanchard” ou moins « tolérant » que mes guides. J’ai eu un pincement au cœur, en rencontrant des jeunes à Hué arborant des t-shirts aux couleurs de l’ancien agresseur !


Image d’illustration : Visuel par Nos Révolutions

Shares

en_GBEnglish (UK)