Nos Révolutions a l’honneur de publier les mémoires de Michel Duffour. Militant communiste des années 60 jusqu’à aujourd’hui, Michel Duffour fut secrétaire de section, élu local, sénateur, ministre… Un engagement politique ininterrompu, que nous aurons la chance de suivre, chaque semaine, au fil des pages de ses mémoires.
Retrouvez ici le dernier épisode, Séquences d’une vie militante (1)
À l’aube des années soixante, l’engagement…
Progressivement le conflit algérien modèle mon comportement. Durant mon année de première au lycée de Saint-Cloud, c’est l’année 57-58, je suis confronté au débat sur la torture. La fin justifie-t-elle les moyens ? Les dirigeants politiques français et les militaires multiplient les communiqués de victoire. Sous le commandement du général Massu, les troupes de choc de l’armée française viennent de livrer la bataille d’Alger. C’est le temps des atrocités. Les informations livrées à l’opinion publique ne recèlent qu’une petite part de l’atroce vérité. Je suis néanmoins révolté.
Nous sommes plusieurs en classe à réagir, dans un établissement pourtant composé de jeunes gens d’origine très aisée. C’est le moment de la montée en puissance de L’Express, du bloc-note de François Mauriac. Nous fonctionnons beaucoup sur le “on-dit”. Nos informations étaient de seconde main. Mais le degré de curiosité était énorme. Au moins parmi ceux que je fréquentais.
Ma référence était Jean-Paul Sartre. Je répétais en boucle ce que je comprenais de ses interventions ou de ce qui s’en disait. J’achète et lis chaque semaine France-Observateur. Est-ce dès cette année que j’entends parler du livre d’Henri Alleg ? Il est possible que ce soit l’année suivante mais je suis à l’affût de tout. Je manifeste le 13 mai 1958 entre la République et la Nation. Je voyais dans le sauveur de Colombey un avant-parfum de fascisme. Je ne faisais pas dans la nuance.
Durant l’été j’échange deux lettres avec un copain gersois, instituteur, de trois ans mon aîné, et qui est mobilisé en Algérie. Je tente de le convaincre de la saleté de la guerre. Je lui envoie des coupures de presse. Sa réponse me déçoit beaucoup. Il me parle de son travail de pacification comme enseignant dans le bled. Était-ce bien judicieux d’envoyer de tels courriers à un soldat en guerre ? Évidemment non, mais j’avais le zèle des néophytes.
Je suis donc politisé à l’aube de la cinquième république. Ma terminale se déroule au lycée Joliot-Curie de Nanterre, qui est une annexe de Condorcet. C’était un établissement un peu marginal, ayant peu de choses en commun avec ceux de la capitale. Le lycée était modeste, avec seulement trois classes de terminale, dont une seule philo. De nombreux élèves d’un peu partout se retrouvaient à Nanterre faute d’être acceptés dans un lycée parisien. L’enseignement était dispensé dans des locaux de fortune et les débuts de l’explosion scolaire avaient conduit l’administration à disperser les heures de cours dans différents lieux de la ville. Les cours de philosophie avaient pour cadre un terrain jouxtant l’école Voltaire. La physique était hébergée boulevard du Midi. Le restant des cours avait pour cadre des mobiles home rue Sadi-Carnot.
La classe bien entendu n’était pas homogène et j’appartenais au petit clan le plus politisé, soit six ou sept adolescents. Il serait exagéré de parler de bouillonnement intellectuel, mais ce fut une année de polémiques amicales sur des sujets sérieux et abordés avec passion. On refaisait le monde ! Tout cela manquait de fond et nul dans cette joyeuse bande ne fit à ma connaissance de brillantes études supérieures. J’étais intarissable et incollable sur les articles des Cahiers du Cinéma, mais peu attiré par Kant ou Platon. Nos débats de lycéens portaient beaucoup sur l’Algérie, bien que la période ne fut pas riche en mobilisations, sur le communisme, que de débats sur la répression en Hongrie, sur Cuba et Castro triomphant.
Était-il juste ou non de réprimer à La Havane les premiers opposants à la Révolution ? Il ne faisait aucun doute pour moi qu’il n’y avait aucune liberté à accorder aux ennemis de la liberté ! Notre professeur de philo nous mettait en garde sur nos jugements expéditifs mais la référence à Saint-Just pesait d’un tout autre poids. Nous étions superficiels mais on lisait, beaucoup, rapidement, on se précipitait sur un livre pour s’emparer d’une lecture qu’un copain évoquait. « Comment tu n’as pas lu Dos Passos, c’est pourtant génial !» Et vite on avalait Manhattan Transfer sans rien comprendre. Mais on lisait. Mon modeste fonds littéraire, Proust, Aragon, Cendrars, Céline, Gide, Martin du Gard, Malraux, et les géants du roman du 19ème siècle, date de là.
Notre petite bande s’opposait sans fin sur les propos ou les silences de Sartre et Camus. J’étais entier et sectaire comme un garçon de dix-huit ans peut l’être. Je déplorais que L’Étranger ne nous donne pas les clés de l’insurrection algérienne. A contrario je trouvais extraordinaires les tirades des Chemins de la Liberté qui avec le recul du temps ne restent pas un monument de la littérature française. Chaque semaine j’achetais Les Lettres Françaises, un copain faisait le choix de Arts, et les polémiques étaient au rendez-vous en classe et hors classe. Notre petite bande était-elle le reflet des jeunes de notre époque ? En partie seulement.
Une chape idéologique pesait sur nos aînés. Le parti gaulliste n’était guère contesté, mais nous étions quelques uns à vouloir bousculer le monde dix ans avant 68. Nous étions en majorité issus de familles pas très riches, sans que nos parents ne soient ouvriers ; nous étions dans un lycée de banlieue, dégagés de toute anxiété d’un départ en Afrique du Nord grâce à notre situation de futurs sursitaires, plus politisés que la moyenne de nos camarades, et peu préoccupés par notre avenir professionnel. L’obtention du baccalauréat permettait une insertion dans le monde du travail. Les mois passant, l’attraction de la politique gagnait.
J’adhère au Parti en juillet 1959 au centre de tri postal de Paris Clignancourt où je travaille l’été pour gagner un peu d’argent de poche. Il y a là quelques militants mais qui ne sont pour rien dans mon engagement. Je prends un tract, le découpe, je remplis le bulletin d’adhésion que j’envoie illico au siège central du parti. Quelles furent mes motivations et pourquoi à ce moment-là ? Je n’avais jamais rencontré de militants mis à part deux ou trois collègues de mon père très éloignés de moi en âge. Il n’y avait pas de cercle de la JC au lycée, alors que nous étions à Nanterre ! Je ne bénéficiais pas de l’influence de professeurs communistes et je ne me rappelle pas avoir rencontré à Rueil un seul vendeur de l’Huma ou distributeur de tracts.
J’avais envie d’adhérer et de m’engager sur la base de mes lectures. Je suis subjugué par le mythe du militant prêt à se sacrifier pour la cause, du permanent qui construit la révolution au-delà des frontières. Je n’ai jamais été confronté à la misère et je n’ai jamais assisté à une lutte sociale, mais je suis interpellé par les guerres coloniales, fasciné par la gloire des FTP et par mes lectures. La Condition Humaine, l’Espoir, les Chemins de la Liberté, les Thibault, le Don Paisible, L’Acier fut trempé, peuplent mon imaginaire. L’idée d’adhérer me trottait en tête depuis des mois.
Je vais à la fin de l’automne 59, deux mois après mon adhésion à un rassemblement pour la paix en Algérie devant l’ancienne mairie de Nanterre. Je m’attendais à quelque chose d’imposant mais je fus déçu. Nous n’étions qu’une poignée de participants, tout le monde se connaissait. Il y avait des visages d’élus que je ne connaîtrai que bien après. Les gens s’interpellent, plaisantent, ne semblent pas partager ma déception devant la maigreur du rassemblement. Ce coup de froid ne me désarçonne pas et mon entrée effective au Parti se fait par la cellule de mon quartier. Non sans ténacité personnelle. Manifestement je tenais fort à prendre ma place dans le combat.
Je conserve précieusement dans mes archives une lettre du secrétaire fédéral de Seine et Oise adressée au secrétaire de section de Rueil, suite à mon adhésion. Le courrier indique que le camarade Duffour se plaint de ne pas être contacté alors que depuis deux mois son nom et son adresse ont été envoyés à la section. Il est anormal, indique cette lettre datée de 1959, que ce jeune n’ait pas été vu. Les responsables locaux ne furent probablement pas traumatisés par ce rappel à l’ordre. La vision d’un parti fonctionnant du sommet à la base en armée disciplinée est caricaturale. Je reçois une convocation sèche, m’informant que je suis convié à une réunion tard en soirée au 28 rue du docteur Zamenhof.
À l’heure et au jour dits, nous sommes au début de l’hiver et la rue est particulièrement sombre, je cherche le 28. Au numéro indiqué, pas de lumières, pas d’enseigne, un renfoncement et un porche, et la devanture d’un local fermé. Je frappe. Une personne sort du porche, s’enquiert de mon identité, me fait entrer dans le local où sont assis sur des bancs quelques personnes et je prends place. J’attendais sûrement un peu plus de chaleur mais l’essentiel était fait, le premier palier était franchi.
À la découverte d’une vie de cellule
Quelques mots sur Rueil. Je découvre la ville à l’été 55 lorsque mes parents, lassés d’habiter leur minuscule logement parisien, se lancent dans l’achat d’un appartement dans cette commune. J’ai vu la commune se transformer, grossir et doubler en population, elle avait tout juste trente mille âmes à mon arrivée. Je l’ai vue perdre ses usines, tant en bordure de Seine que sur le plateau, ses laveries. Une historienne locale affirme qu’on y apportait le linge depuis Versailles au grand siècle. Son centre-ville vieillot, très populaire, qui n’avait pas beaucoup bougé depuis le début du siècle, s’est métamorphosé en un quartier haut de gamme. J’ai en mémoire le hameau prolétarien de Buzenval, connu dans les livres par la bataille franco-prussienne de 1870.
J’ai sillonné à vélo tous les espaces encore non ou peu construits, et ils étaient nombreux, avec leurs maraîchers, les pavillons d’avant-guerre et leurs petits propriétaires. Rueil était encore par bien de ses aspects la campagne. Cinquante plus tôt, Marcel Proust venait sur les pentes de Buzenval admirer les arbres fruitiers pour les transposer dans La Recherche et les situer près de Balbec. C’est à Rueil que se dessinent mes premières complicités politiques, celles dont on se souvient avec gourmandise des décennies plus tard.
Là aussi, où je suis un témoin actif et impuissant de l’effilochage constant de l’influence du parti. En quarante ans, le parti passe de 27% des suffrages à moins de 5% ! L’audience que me demanda Jacques Baumel, le député-maire de Rueil, pour plaider ses dossiers culturels, lorsque je fus ministre, fut surréaliste ! Quel motif pouvait conduire ce vieux renard de la politique, rompu à toutes les filouteries de la vie politicienne, indifférent en réalité au centre d’art contemporain dont il jouait à en être l’avocat, à venir rue de Valois fut un mystère ! La rencontre fut bon enfant et la discussion prit le tour d’un échange de deux « sages » parlant sur un pied d’égalité de la ville dont ils auraient eu communément la charge ! Un peu amusé j’ai joué le jeu de bon cœur, lucide sur le côté dérisoire et sans objet de la rencontre.
Je n’ai pas la prétention de brosser un tableau sur l’organisation communiste de la fin des années cinquante. Rueil est une ville de banlieue fort différente des “bastions” ouvriers auxquels font référence les historiens. Ce n’est pas la banlieue rouge. Mais comme partout le Parti a eu une activité soutenue durant les années vingt et trente. Un communiste est à la tête de la mairie en 1938. Un des députés communistes du Front populaire, Dadot, est élu dans la circonscription de Versailles et obtient sur Rueil où il réside 1832 voix. Ce dernier, ancien combattant de la “grande guerre”, probablement affaibli, après avoir subi le sort des autres députés communistes et être interné, signe une lettre pour être libéré. Cet acte lui sera reproché mais le Maitron lui attribue une volonté et des actes de résistance.
À la Libération durant quelques mois, le maire fut communiste. L’histoire ouvrière de la ville est indubitablement très modeste en comparaison de localités proches. Peu de grandes luttes ont marqué la commune. Nanterre a déjà son épopée: l’élection d’un maire communiste en 1935, puis déchu par le gouvernement de Daladier et triomphalement réélu en 1945. Le maire de Gennevilliers, Jean Grandel, est un des fusillés de Châteaubriant. C’est Levallois et Clichy qu’évoque Aragon dans les Cloches de Bâle. La petite usine chantée par Montand est à Puteaux et les bords de Seine vivent au rythme de Billancourt. Rien de cela à Rueil. La principale entreprise métallurgique, Bernard-Moteurs, n’a guère plus de douze cents travailleurs. Les derniers élus communistes ont quitté le conseil municipal avec la fin de la proportionnelle en 1959. Aucun dirigeant national ou départemental n’habite la commune.
Au regard de cette situation, la section de Rueil du parti ne peut pas servir de “modèle” à quiconque cherche à comprendre ce “passé rouge”. Je pense toutefois que les pratiques et façons de faire devaient être assez semblables à ce qu’on trouvait ailleurs. Mais je n’en suis pas sûr. Seul l’historien, en épluchant les procès-verbaux des réunions, est en mesure de livrer une étude globale. Les procès-verbaux de la section de Rueil nous manquent malheureusement.
La cellule du Centre-ville où je suis affecté, la cellule Tâche-Lagane, porte le nom de deux communistes, l’un mort en retour de déportation et le second tué lors des combats libérant la ville. Les personnes présentes lors de ma première réunion constituent le cœur de la cellule. Elles en sont les piliers: une ancienne résistante, Georgette Sansoy, Fernande Tâche la veuve d’un des deux camarades fusillés, Maurice Tâche le fils, qui a de dix à quinze ans de plus que moi, Henri Tabah personnage excentrique et photographe d’art, et André Cressent, que les autres camarades présentent comme un ancien trotskiste à demi repenti, ce que l’intéressé ne nie pas. Il y a trois ou autres camarades présents mais qui au fil des mois furent moins assidus.
Georgette Sansoy et Fernande Tâche étaient des femmes bien. Elles travaillaient dans une association d’anciens déportés. La première, institutrice retraitée, me laisse le souvenir de quelqu’un de tenace dans ses opinions. La seconde, qui était du même calibre mais plus effacée dans le débat politique, fut ensuite une personnalité charismatique du parti sur la ville. Toujours droite, réfrigérante, les cheveux blancs en tresses, parlant d’une voix douce et ferme, utilisant « camarade » à tout propos (elle ignorait l’usage du prénom), Fernande était la « droiture » communiste par excellence. Les deux autres camarades jouant un rôle dans la vie de la cellule, Henri Tabah et André Cressent, étaient dissemblables, ne s’aimaient pas et ne se cachaient pas pour le dire.
Le premier, photographe d’art, militait peu mais parlait beaucoup. Quel était son passé ? Avait-il été résistant, ou victime des lois antisémites ? Peut-être, mais jamais une note personnelle ne ponctuait ses interventions. Ses seules références concernaient la vie de l’organisation, pour justifier ce qu’avait pu dire ou faire le Parti. C’était un pur produit, sous sa forme négative, de ce qui se faisait dans les années cinquante. Il était dur, dogmatique.
La cellule m’avait confié le soin de faire un rapport sur une conférence internationale des partis communistes. J’avais énormément travaillé et produit un condensé des rapports parus dans l’Huma, agrémenté de références glanées dans Le Monde ou L‘Observateur. J’étais ignorant des confrontations de la galaxie communiste mais mon propos devait être impertinent. H. Tabah m’avait pris à partie, m’accusant de puiser chez nos adversaires mes arguments, déviance, avait-il dit, qui avait conduit bien des communistes à travailler naguère avec la police. Les deux figures historiques de la cellule avaient protesté, le priant de parler autrement à un jeune camarade. Cela semble énorme mais on pouvait encore s’exprimer ainsi, même si ces outrances devenaient rares. Ce camarade était avant tout légitimiste. Il n’a jamais eu par la suite de responsabilités, mais toujours très assidu aux réunions, et de plus en plus tolérant, il partagea toutes les évolutions du parti et fut un partisan résolu du programme commun.
André Cressent était un tout autre personnage. Peut-être quinze ans de plus que moi. Ce n’était pas un ouvrier. Qui était-il vraiment je n’en sais rien. Cette méconnaissance de gens avec qui on passe pourtant une partie de son temps est une donnée souvent présente dans le militantisme. Par quel cheminement était-il entré dans le parti ? Certains susurraient qu’il avait une double appartenance politique, qu’il était une manifestation de l’entrisme dont le parti était l’objet. Si c’était vrai, il s’y serait pris fort mal. Son engagement était simplement original. Il était en paroles violent, sectaire vis-à-vis des autres, critique sur les dirigeants du parti, soupçonnables selon lui de rapprochements éventuels avec la SFIO. Il était plus soviétique qu’un soviétique, et en désaccord avec Khrouchtchev.
Cressent était avant tout un activiste. Il fut jusqu’en 1962 mon principal compagnon tant dans les collages qu’il effectuait muni d’une matraque en cas d’agression, que lors des gardes des locaux, le siège national du parti au 44 rue Le Peletier tout particulièrement, ou dans la protection des personnalités visées par l’OAS. Notre mission était d’assurer la sécurité de Léon Feix, alors dirigeant important du parti, dans une toute petite villa du Vésinet. Je n’ai pas été tendre avec Cressent lorsque je devins le premier dirigeant local. Je connaissais ses arguments, qui n’allaient pas avec les propos officiels sur l’union, les intellectuels ou les voies de passage pacifique au socialisme. Il était alors une de mes têtes de turc. Je fus probablement très injuste. J’ai reçu au ministère une lettre de son fils que j’avais connu bébé, qui me demandait un soutien financier à un projet artistique et m’indiquant que son père mort depuis quelques années lui avait souvent parlé de moi et de l’amitié militante qui nous liait. La lettre était « intéressée » mais m’a mis du baume au cœur. Peut-être qu’après tout, j’avais été moins dur que je ne le pensais ? Être incapable de dire, comment et où, ont vieilli et sont morts, des G. Sansoy, A. Cressent ou H. Tabah, illustre en négatif la dimension humaniste du travail militant. Et pourtant toute l’existence est traversée de ces ingratitudes.
La cellule était somme toute assez conforme au portrait des cellules des années cinquante que donnent des documentaires ou films sur le sujet. Les réunions très régulières qui suivirent furent assez semblables à la première. Nous n’étions jamais nombreux. Au noyau central, s’agrégeaient selon les jours quelques camarades encore plus vieux, qui ne parlaient pas mais soulignaient leur accord avec le rapport du jour. Ce dernier était toujours long. Le procès-verbal était de rigueur. Notre rayonnement dans la population était mince. L’année 59-60, celle où je relate ces faits précis, fut une année difficile pour le Parti. L’arrivée de de Gaulle au pouvoir nous avait isolés. Nous ne nous rendions pas dans les vieux immeubles voisins et les liens avec la population environnante étaient inexistants. J’ignore ce qui se faisait ailleurs à cette époque.
La direction de la section avait un œil sur moi. Mes camarades de cellule me conseillaient d’être attentif à ce que les dirigeants me diraient. On m’invitait à créer un cercle de la jeunesse communiste. Mais il fallait des jeunes et j’étais le seul oiseau rare recensé. La section me présenta une liste de parents communistes dont les enfants étaient en âge de militer. Je fis quelques démarches. Je vis les pères, les mères, mais jamais ceux que j’étais censé recruter. Je me suis donc consacré à la vie de cette cellule locale dont l’activité reposait sur le schéma immuable, distribution de tracts dans les boîtes (mais était-ce aussi fréquent que je crois m’en rappeler?), collage, on collait beaucoup, et vente de L’Huma-Dimanche.
Je débute ma première année de militantisme par une vente systématique de trente à quarante journaux toutes les semaines. C’était fastidieux mais c’était une bonne école. Pour la première fois je rencontrais des gens différents, des travailleurs peu bavards, mais ayant des convictions, et que je ne connaissais jusqu’alors que par mes lectures. Ces prolos âgés m’aimaient bien, moi le gamin qui prenait la relève, et j’en étais fier. Que de verres de vin rouge, impossibles à refuser, m’ont attendu au coin d’une table, durant les deux ans où je fus responsable de cette tournée! Les discussions n’étaient guère fournies. J’étais un gamin pour l’immense majorité d’entre eux et la demande de débats était maigre. Ces sympathisants faisaient confiance au Parti depuis dix, vingt ans ou plus, avaient résisté à la guerre froide et à la vague gaulliste et ne posaient aucune question d’ordre politique. La tournée prenait toute la matinée. Je tournais à vélo Solex dans les ruelles du centre-ville, autour du vieux cimetière, avec ma musette remplie d’HD et de divers périodiques d’associations “amies”.
Image d’illustration : Visuel par Nos Révolutions
