Séquences d’une vie militante (1)


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Ces prochaines semaines, Nos Révolutions aura l’honneur de publier les mémoires de Michel Duffour. Militant communiste des années 60 jusqu’à aujourd’hui, Michel Duffour fut secrétaire de section, élu local, sénateur, ministre… Un engagement politique ininterrompu, que nous aurons la chance de suivre, chaque semaine, au fil des pages de ses mémoires.

Avant-propos

J’ai choisi comme séquences les années allant de 1959 à 2006. Ces séquences déroulent un engagement. Ma vie militante démarre en 1959 avec mon adhésion au parti communiste. Elle ne prend pas fin en 2006, mais là s’arrêtent mes responsabilités nationales. J’ai toujours bon pied bon œil mais il faut savoir clore des chapitres.

J’ai malheureusement pris peu de notes au cours de mon existence, mis à part sur les bancs de l’école, et je n’ai rien gardé. C’est un grand regret. Je n’ai pas d’archives. Mais le passé ne meurt jamais. Ce n’est même pas le passé nous dit Faulkner. En général, les images du passé me viennent assez facilement à l’esprit. Comme je pense, peut-être à tort, avoir sur mon vécu une assez bonne mémoire, il m’arrive d’être péremptoire. Je vais livrer là quelques souvenirs. Je ne fais pas œuvre d’historien. Les éventuels lecteurs feront leur tri.

Mon récit donne à voir, par l’angle choisi, des pans de la vie interne et des évolutions du parti communiste français durant plus d’un demi-siècle. Je me suis efforcé de ne parler que de situations vécues. La clarté de mes explications en souffre probablement. Avoir le nez fixé sur un événement ne permet pas forcément d’en comprendre la portée. Une plongée dans les comptes-rendus des organismes de direction, comptes-rendus entreposés aux archives à la disposition des chercheurs à Bobigny, apporte certainement des clés à la compréhension de certaines décisions. Mais mon objectif n’est pas de cet ordre. Je ne livre pas un essai sur les raisons de l’effacement du Parti communiste au cours du dernier demi-siècle. Je livre un vécu, qui contribue, j’espère, à comprendre les enchaînements des défis, qu’une force militante, pourtant exceptionnelle, n’a pas su saisir.

Mon engagement au sein du Parti date de l’été 1959. C’est une période compliquée. Trois ans plus tôt, un congrès du parti soviétique a dressé un tableau des répressions staliniennes en s’efforçant d’en circonscrire les raisons aux seuls errements du premier responsable. La secousse a été forte chez les communistes français. Des personnalités intellectuelles marquantes ont pris la porte en 1956, avant ou après le sinistre drame de Budapest. En 1958, un coup de force offre le pouvoir à de Gaulle, prétendument retiré des confrontations politiques depuis plus de dix ans. Le parti communiste est la seule des grandes formations politiques à s’y opposer frontalement. Le référendum donne près de 82% des suffrages au fondateur de la 5ème République.

En 1959, la guerre d’Algérie bat toujours son plein. Les illusions sur le maintien de la mainmise française demeurent. Les partisans de la paix et de l’indépendance algérienne sont en minorité parmi nos compatriotes. C’est pourtant de là que date ma première carte du Parti. Les communistes viennent de subir quelques défaites. Les députés communistes n’ont pu conserver un groupe. Ils étaient 150 à siéger à l’Assemblée en janvier 1956, ils ne sont plus que 10 en septembre 1958. Raymond Barbet, le maire de Nanterre, est battu sur la circonscription de Nanterre-Suresnes par le médecin-chef de l’usine Simca, entreprise alors strictement célèbre pour ses méthodes répressives !

Mon entrée en politique se déroule dans cette atmosphère. Mon propos certainement s’en ressent. Les revers prennent de court un parti qui était à son zénith quelques années plus tôt. Les dirigeants du Parti devaient probablement beaucoup s’interroger mais j’étais trop jeune pour en être témoin. La direction communiste a mis du temps à choisir sa voie aux premiers débuts des dissensions entre Moscou et Pékin. Je me retrouve toutefois très vite dans un parti qui renoue avec les succès. Ce sont les années soixante. Dès 1962, les députés communistes se retrouvent à 41 à l’Assemblée. Peu à peu, le Parti desserre l’étau qui pèse sur lui. C’est le temps des tentatives d’ouverture. Mes propos, dans mon récit, peuvent apparaître euphoriques. Mais c’est ainsi que je les ai vécus. Tout me poussait à l’optimisme.

J’ai renouvelé cette année ma carte au Parti pour la soixante-troisième fois. Au début de mon engagement, un électeur sur cinq nous faisait confiance lors des échéances électorales. Ils sont, à peu de choses près, dix fois moins à le faire de nos jours. Comment ai-je vécu cette spectaculaire dégringolade? En ai-je pris conscience? Qu’ai-je fait? Quels sont les grands moments de rupture ? Les souvenirs qui vont suivre permettent peut-être de mieux percevoir ce que furent les comportements de ma génération. Ou au moins de ceux qui eurent mon profil et mes responsabilités.

Il y a dans le long effacement du Parti des moments chocs, ponctués par des chutes électorales, par des pertes de municipalités présentées longtemps comme des bastions inexpugnables. Ce sont aussi souvent des moments d’affrontements entre militants. Mais s’agit-il d’occasions loupées et d’étapes mal négociées, ou d’un mal plus profond? Nous avons, à l’époque de Georges Marchais, justifié nos difficultés par le retard pris par la génération précédente à prendre la mesure du changement radical provoqué par la chute du stalinisme. Nous avions, en évoquant le retard pris en 1956, une formule magique. Nos aînés n’avaient pas innové et adapté leur stratégie aux conditions de leur époque. Ceci était vrai, mais nous n’avons eu cesse ensuite de prendre nos propres retards au regard des transformations profondes du système capitaliste.

Les communistes sont fiers avec raison des belles pages du mouvement ouvrier écrites par leurs anciens. Le Front populaire, la Résistance, le bilan des premières municipalités ouvrières conservent un immense prestige. Mais cet héritage reconnu, il faut se rendre à l’évidence. Mis à part quelques fulgurances, les quatre dernières décennies traduisent avant tout les difficultés du Parti à se dégager des anciens schémas et à se situer aux avant-postes de la confrontation des idées. J’ai constamment ressenti dans ma vie militante un décalage entre mes propos et ceux des gens les plus créatifs, les plus impertinents, les plus rebelles. Ce n’étaient le plus souvent que de petits groupes, peu influents électoralement, mais probablement annonciateurs de grands défis et de combats contemporains dont nous n’avons pas su être les champions. Nous avons été durant des années une force incomparable, regroupant des trésors de dévouement et de solidarité, mais un combat communiste n’a d’avenir qu’en se situant à l’avant-garde des défis de son temps. Je ne sais pas si mes souvenirs traduiront en mots, cette difficulté récurrente à se porter de l’avant.

Chaque récit a sa singularité. J’ai un vécu commun avec bon nombre de communistes de mon âge. Mais les souvenirs diffèrent avec les niveaux de responsabilités, avec les lieux et le temps où celles-ci s’exercent. Il m’a été confié de premières responsabilités très jeune. Je suis secrétaire de cellule à 21 ans, secrétaire de section à 24 ans et conseiller général à 26 ans. Curieusement c’est trente ans plus tard que je deviens sénateur, secrétaire d’état, président du conseil national du Parti. Certains de mes amis ont bourlingué et n’ont connu aucune attache territoriale durable. Je ne suis pas pour ma part un nomade. Mon ancrage essentiel n’a jamais été au-delà de deux villes contiguës. La place de Rueil, de Nanterre et de la fédération des Hauts-de-Seine est donc très grande dans mon récit. Il en est de même de la place accordée aux batailles sur l’école et sur les politiques culturelles. Le travail militant mené dans ces deux secteurs a eu de l’ importance dans mon existence. Les alinéas de mon récit sur les politiques culturelles traduisent des évolutions significatives de mon approche. La diversité des situations rencontrées au fil du temps, m’ont conduit, tout en conservant les mêmes fondamentaux, a modifié profondément mon regard. Mais n’en est-il pas de même dans bien d’autres domaines ?

Mon travail est sans prétentions. Je connais les limites de l’exercice. J’ai suffisamment entendu des proches afficher leur présence à tel ou tel épisode, pour clore pensaient-ils un débat, pour savoir que “mes souvenirs” ne sont que de fragiles éléments. J’ai été biberonné dans les années soixante au manuel d’histoire du Parti communiste et la méthode consistant à tout faire entrer dans un schéma préalable et rassurant. Je crois en être guéri.

Prétendre affirmer une vérité sur la base de souvenirs est un leurre. Les souvenirs qui émergent, bien après leur déroulé, ne donnent qu’une impression subjective de l’époque mais permettent au moins de mieux connaître celui qui les énonce et d’établir des passerelles entre les événements et la somme des choix qui maillent une existence.

Au fil de l’enfance

Comme beaucoup, j’ai passé des heures de mon existence à revenir en arrière, à me pencher sur le temps de l’enfance et de l’adolescence mais aussi sur celui de la maturité. J’assume cette mélancolie. Je la crois comme le note Enzo Traverso indissociable des luttes et des espoirs. Mettre ses pensées en mots fait du bien. Je sais que mes craintes, mes aversions ne sont pas étrangères à l’enfant de la maternelle que j’étais. Qu’ai-je en commun avec le gosse joufflu qui courait au jardin des Tuileries et dont la maman avait gardé précieusement la photo? Absolument rien, mis à part que je suis la même personne.

Voici à grands traits mon itinéraire avant l’âge adulte. Ce rappel n’explique ni ne justifie aucun de mes choix ultérieurs mais en éclaire certains. J’emprunte la phrase suivante à Gérard Noiriel extraite de son introduction à “ Une histoire populaire de la France”: Expliciter le point de vue à partir duquel on examine le passé exige aussi de dire un mot sur son histoire personnelle car il est certain que celle-ci oriente le regard que l’on porte sur le monde.

Je vis dans la capitale durant mes quinze premières années. Je nais en novembre 1940 et j’ai grandi au cœur de Paris dans le premier arrondissement. La cour carrée du Louvre, le jardin des Tuileries, la place des Victoires, qui n’avait pas besoin de ses nouveaux magasins branchés pour rayonner, Saint-Eustache, les passages Choiseul et Véro-Dodat, et, joyau suprême, le Palais Royal, sont les lieux de ma petite enfance. Je fais un saut dans le temps, celui de mes deux années au ministère de la Culture. Ce fut pour moi émouvant d’avoir mon bureau, bureau magnifique que Mérimée inspecteur général des monuments historiques façonna et occupa, juste au-dessus du jardin. Voir un matin d’hiver le jardin, avant qu’il ne soit ouvert au public, désert et recouvert de neige, fut un choc, soixante ans après y avoir fait mes premiers pas.

Le premier arrondissement n’était ni Belleville, ni Ménilmontant, mais demeurait tout de même un quartier populaire, grouillant de monde. J’ai arpenté les rues autour de Saint-Eustache des milliers de fois, mais curieusement, je ne garde aucun souvenir des luttes du début des années 70. Il y en a eues, certes tardives, dans le but de sauver les Pavillons Baltard de l’opération de destruction qui a abouti au Trou des Halles. Avec le recul c’est curieux, mais c’est ainsi. Comment avec ma sensibilité n’ai-je pas été interpellé par l’élimination de ces magnifiques édifices de fer, de fonte et de verre datant de plus d’un siècle et que Zola choisit comme cadre pour Le ventre de Paris ? Le moment ne portait probablement pas aux controverses qu’elles auraient aujourd’hui.

J’ai bénéficié dans ma petite enfance d’une grande affection et mon entrée dans l’existence s’est faite sous de bons auspices. Mes conditions de vie n’étaient pas celles d’un enfant nanti. Notre appartement était minuscule. Mes parents n’étaient pas résignés à y habiter, mais la crise du logement fut terrible dans les années suivant la guerre. Je suis attaché à l’école laïque, c’est dans mon ADN. Mon école de la rue de La Jussienne, adossée à la rue du Louvre, était semblable à bien d’autres, encastrée dans des immeubles, des appartements surplombant la cour de récréation.

Mon bagage intellectuel initial est modeste. Je ne suis pas un autodidacte au sens où ce terme vaut pour celui qui est sorti très jeune de l’école et a tout appris ensuite. L’obtention d’un baccalauréat, même de mon temps, n’offrait qu’une base culturelle limitée. J’ai côtoyé tout au long de ma vie des camarades et des amis dont le cursus scolaire avait été brillant. Je n’en ai pas été complexé mais j’ai vu ce qui me séparait d’eux en rapidité d’écriture, en concentration d’analyse et en entraînement de la mémoire.

Mon démarrage au lycée est un raccourci de mon parcours scolaire ultérieur. Mes parents, fiers de voir entrer leur fils aîné dans un grand lycée parisien, le lycée Charlemagne, ont beaucoup fantasmé sur mon avenir. Le décorum d’un lieu n’est jamais neutre. L’escalier de la Comédie française ou le plafond de l’opéra Garnier impressionnent le néophyte. Les grands lycées parisiens ou leurs homologues prestigieux de province avaient toutes proportions gardées le même effet. Le nouvel entrant devait s’en sentir digne. On s’interroge sur sa légitimité à fréquenter de tels monuments. Ce qui est banal pour ceux dont parents et grands-parents ont été familiers de ces endroits, l’est moins pour celui qui se sent, parce qu’il est le premier de sa lignée à fouler les lieux, un peu l’invité de la dernière heure.

Charlemagne, situé derrière l’église Saint-Antoine, gris et austère, était impressionnant pour un gamin sortant de la communale. Les exigences étaient celles attendues de bons élèves formatés. Une classe nombreuse, plus de trente-cinq élèves, mes photos d’époque en font foi, des cours magistraux, des professeurs sévères dans leurs attentes, des prises de notes comme pouvaient le faire de futurs étudiants, des contrôles une fois par trimestre pour fixer le classement. En bref, toutes les conditions pour un décrochage des plus faibles qui pensaient pourtant avoir obtenu le Graal avec leur examen d’entrée.

Je ne comprenais pas bien la finalité de ce qui m’était demandé. Je ressentais certainement l’énorme investissement m’entourant, avec vite le sentiment que je décevrais. Il m’a toujours manqué, je crois, cette certitude et cette confiance qui sont la marque de ceux qui font la course en tête. La fin de l’année se termina à la serpe. Les professeurs qui déjà se plaignaient du faible niveau des élèves et qui devaient rêver du lycée d’avant-guerre plus sélectif et bourgeois, envoyèrent en 5ème de cours complémentaire la queue de la classe. J’étais sur la tangente. Cahin-caha, j’ai poursuivi ainsi mes études secondaires.

A quels moments suis-je en mesure de noter dans mon attitude un intérêt et une prise de conscience de “la chose” politique ? Ce fut d’abord une accumulation d’images puis assez tôt une construction de plus en plus élaborée. J’ai évoqué mes parents. Mon père, comme la plupart des jeunes postiers découvrant la fonction publique, nous sommes en 1926, est politisé et adhérent de la CGTU. Mais ce n’est pas un militant. Viennent chez moi des images et des représentations sur le monde extérieur assez tôt. Dès l’âge de sept ou huit ans, je sais grosso modo qui est Pétain. Un être méprisable. La référence chez nous est Stalingrad, mais je n’ai aucun souvenir de la mort de Staline ; mon père ne fait pas corps avec le parti communiste. Mon enfance baigne dans un ensemble de valeurs: l’école laïque et le respect de ses maîtres, la poste et le service public, Mermoz et le courrier acheminé au péril de sa vie, les diplômes, les savants qui sont sacralisés.

Puis vient progressivement le temps de la politisation. Je suis un jeune lecteur de journaux. J’achète souvent Libération, celui de ce temps-là, bien que j’ai la certitude d’avoir le soir celui de mon père. Je suis contre la guerre en Algérie mais son indépendance me semble impossible. Je suis pour le retrait de nos troupes, rien de plus. Alain Ruscio a écrit un livre remarquable sur les communistes et la guerre d’Algérie. Il donne, en début de son ouvrage, des enquêtes d’opinion réalisées en 1949 sur l’imprégnation des thèses colonialistes dans l’esprit des Français. C’est colossal pour l’Algérie. Massivement l’opinion de nos concitoyens ratifie l’idée de l’œuvre civilisatrice de la France.

Je ne devais pas totalement échapper à la règle. Je me revois en tout cas plein d’espoir après la victoire de la gauche en janvier 56, mais je suis dubitatif sur le Front républicain, sur ces partis dont les dirigeants avaient été peu avant ministres. J’ai en tête les propos acides de mon père sur Mollet et Mitterrand. Je m’insurge en silence contre mon professeur d’anglais qui s’en prend à l’ingratitude des Égyptiens s’apprêtant à nationaliser le canal de Suez. Si le choc médiatique autour de l’intervention soviétique à Budapest ne fait pas de vagues chez moi, il me reste un souvenir précis du drame. À l’Impérator de Rueil une femme s’évanouit à la séquence des actualités relatant la répression. Mon père dans mon souvenir est silencieux. Je suis toutefois remué. La prise de position de Gérard Philipe, artiste fétiche de mes parents, me pousse à critiquer les Soviétiques, à jouer de la contestation avec mon père, à avoir une position différente de celle que j’aurai ensuite, où la “justesse” de la contre-offensive face à la contre-révolution emportera pour des années ma conviction.


Image d’illustration : Visuel par Nos Révolutions

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