Nationaliser et planifier : l’alternative à la prédation financière


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Cet article est issu de l’intervention que Daniel Bretones, syndicaliste, a prononcée à l’occasion de la soirée que Nos révolutions a organisé le 22 mai à Martigues sur le thème du communisme.

La financiarisation : une logique systémique qui détourne l’économie de sa fonction sociale

La réforme de 1973, souvent appelée « loi Giscard-Pompidou », modifie profondément les règles du financement public. Elle introduit un principe nouveau : l’État ne peut plus se financer directement auprès de la Banque de France, il doit désormais passer par les banques privées et les marchés financiers. Ce n’est pas encore l’interdiction totale (elle viendra avec Maastricht en 1992), mais c’est le début du basculement.

L’objectif politique de Giscard est clair : moderniser la finance, aligner la France sur les pratiques anglo-saxonnes, réduire le rôle de l’État dans l’économie, et ouvrir la voie à la libéralisation bancaire. C’est exactement ce que les communistes dénonçaient à l’époque : la mise sous tutelle de l’État par les marchés financiers.

Comment cela a-t-il ouvert la voie à la financiarisation ?

En renonçant au financement direct par la Banque de France, l’État doit désormais emprunter à des taux fixés par les banques, devient un client des marchés, et crée un marché obligataire public rentable pour les investisseurs. La dette publique devient un produit financier. Dans le même mouvement, les banques privées deviennent intermédiaires obligatoires, créancières de l’État, bénéficiaires d’intérêts garantis : la finance privée gagne ainsi un pouvoir politique inédit.

Les réformes Giscard ouvrent également la voie à la libéralisation bancaire des années 1980, à la fin du contrôle du crédit, à la privatisation du financement de l’économie. Le crédit devient un produit marchand, non plus un outil de politique économique. Une fois la finance “libérée”, les années 1990-2000 voient l’arrivée massive des fonds de private equity, la généralisation des LBO (Leveraged Buy-Out, rachat d’entreprise à crédit) et la financiarisation de l’industrie. Sans les réformes Giscard, les LBO n’auraient jamais pu devenir dominants.

Les LBO : un mécanisme de prédation

Les LBO sont l’un des outils les plus agressifs de cette financiarisation : ils creusent les inégalités salariales, détruisent des activités entières, et ignorent totalement la responsabilité sociale des entreprises. Ce n’est pas un accident : c’est la logique même du capitalisme financiarisé, où la valeur actionnariale prime sur tout le reste.

Les LBO ne sont pas un simple outil financier : ils sont l’un des mécanismes centraux de la financiarisation du capitalisme contemporain, un système qui pille la valeur produite par les travailleurs, détruit l’emploi, fragilise l’industrie et détourne l’économie de toute logique productive. Ils incarnent la domination du capital prédateur sur le travail.

Autorisés en France depuis le début des années 1980, à la suite de la libéralisation financière engagée sous les gouvernements Mauroy puis Fabius, donc sous des gouvernements dits « de gauche », leur essor massif date de la fin des années 1990 et surtout des années 2000, avec l’ouverture totale du marché français aux fonds de private equity. On compte aujourd’hui environ 4 675 opérations depuis 2015, concernant plus de 10 000 entreprises, soit 13 % de l’emploi privé.

Le principe est simple : un fonds rachète une entreprise en s’endettant massivement, fait porter cette dette sur l’entreprise elle-même, puis pompe ses cash-flows pour rembourser la dette et verser des dividendes. Résultat : l’entreprise devient une machine à rembourser, pas à produire.

Les auditions parlementaires montrent que ce modèle entraîne des suppressions d’emplois, y compris dans des entreprises rentables, un sous-investissement chronique notamment en R&D, une dégradation des conditions de travail, et une fragilisation des entreprises en période de crise. C’est exactement ce que Marx décrivait : le capital qui se nourrit du capital, et non du développement des forces productives.

Un danger pour l’industrie française et la souveraineté productive

La France est particulièrement vulnérable : entreprises sous-capitalisées, absence de fonds souverains nationaux, dépendance aux capitaux étrangers. Les LBO accélèrent la désindustrialisation — ils ponctionnent les entreprises industrielles, les empêchent d’investir, les fragilisent face aux crises, et facilitent les fermetures ou les délocalisations. C’est un mécanisme de prédation qui vide l’industrie française de sa substance.

Quelles solutions ?

Une fois ce constat posé, la question logique est : quelles sont les solutions ?

La principale est de reconstruire une économie au service du travail. On ne peut pas « réguler » les LBO dans un système qui les produit. Il faut reprendre le pouvoir sur l’économie. Les LBO ne sont pas une dérive : ils sont la forme normale du capitalisme financiarisé. Pour en sortir, il faut changer les rapports de propriété, pas seulement les règles du jeu.

Axe 1 : Interdire les LBO prédateurs et encadrer strictement la dette financière

Il s’agit d’interdire les LBO reposant sur un endettement supérieur à un seuil défini démocratiquement, d’instaurer un contrôle public des opérations de rachat d’entreprises stratégiques, et d’imposer une obligation de transparence totale sur les flux financiers internes aux groupes. Ces mesures stoppent l’hémorragie, mais ne suffisent pas : le capital trouvera toujours un autre montage.

Axe 2 : Construire un véritable pôle financier public

Il faut renforcer la Caisse des dépôts, la BPI, les banques publiques régionales, interdire l’usage spéculatif des fonds publics, et orienter le crédit vers l’industrie, la transition écologique et les services publics. C’est la condition pour sortir les entreprises de la dépendance aux fonds spéculatifs.

Axe 3 : Donner un droit de veto aux salariés sur les opérations financières

Cela passe par un droit d’alerte renforcé, un droit de blocage sur les restructurations financières dangereuses, et un accès complet aux informations économiques. Parce que ceux qui produisent doivent décider.

Axe 4 : Nationaliser les secteurs stratégiques : la clé pour sortir de la financiarisation

C’est ici que se joue la rupture. La financiarisation prospère parce que les secteurs essentiels sont livrés au marché. Pour reconstruire une économie productive, il faut reprendre la main sur les leviers industriels.

Pourquoi nationaliser ? Une entreprise nationalisée ne peut pas être rachetée via un LBO. L’État peut investir sur 20 ans, pas les fonds qui veulent sortir en 5 ans. Les travailleurs ne sont plus une variable d’ajustement. On ne décarbonera jamais une industrie contrôlée par des fonds qui exigent 15 % de rendement annuel. Et sans maîtrise publique des secteurs clés (énergie, chimie, transports, santé, matériaux), il n’y a pas d’indépendance.

Les secteurs à nationaliser en priorité sont précisément ceux les plus ciblés par les fonds de private equity : énergie, industrie chimique et pétrochimique, transports et logistique stratégique, pharmacie et santé, métallurgie et matériaux critiques, télécoms et infrastructures numériques.

La nationalisation se ferait par loi, avec indemnisation limitée aux valeurs réelles, excluant toute plus-value spéculative ; par prise de participation majoritaire dans les groupes stratégiques ; par transfert progressif des entreprises en difficulté ou abandonnées par les actionnaires. La nationalisation n’est pas un coût : c’est un investissement collectif.

Axe 5 : Planifier démocratiquement l’économie

La nationalisation n’a de sens que si elle s’inscrit dans une planification démocratique, associant les travailleurs, les syndicats, les territoires, les citoyens et les chercheurs. L’objectif : orienter la production vers les besoins sociaux, pas vers les dividendes.

Axe 6 : Redonner à la banque centrale nationale l’exclusivité du financement de l’État

Après la Seconde Guerre mondiale, la reconstruction et l’industrialisation du pays n’auraient jamais pu se faire avec des financements privés. Seule l’abrogation de la loi Giscard–Pompidou permettrait de répondre aux besoins de la population et de l’environnement.

Conclusion

Les LBO ne sont pas un outil neutre : ce sont des armes de destruction industrielle. Ils incarnent un capitalisme qui préfère extraire plutôt que produire, qui préfère les dividendes aux salaires, qui préfère les fonds spéculatifs aux travailleurs.

Notre tâche, en tant que progressistes, c’est de remettre l’économie au service du peuple, de la production, de l’emploi, et non de la rente. La financiarisation n’est pas une fatalité : c’est un choix politique. À nous d’en imposer un autre.


Image d’illustration : Paris La Défense/Quartier de Valmy/ Hautes Tours /Société Générale et Granit, CC BY 2.0

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