À Cannes, Palme d’or sous OQTF ?


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Alors que le Festival de Cannes bat son plein, ce dernier nous rappelle à quel point les tentatives de dépolitisation ces dernières années, au profit d’un événement superficiel et marketing, ne rendent pas service à la défense des intérêts des travailleuses et travailleurs du cinéma, à la diversité et l’exception culturelle. Au contraire, les coulisses de cette industrie révèlent de profonds rapports de pouvoir et des logiques d’invisibilisation.

C’est le cas de l’attaque récente de Maxime Saada,  directeur général du Groupe Canal+, suite à la tribune « Zapper Bolloré », annonçant ne plus vouloir travailler avec les productrices et producteurs signataires. Voilà une stratégie de blacklisting et de censure dangereuse pour la liberté de création dans notre Pays. Mais cette mise à l’écart n’est pas isolée : elle fait écho à des pratiques récurrentes visant à exclure des technicien·nes et des artistes sur des bases discriminatoires et racistes.

En effet, comme le dénonce la tribune publiée par Libération le 18 mai 2026, le Collectif des intermittents étrangers en France (CIEF) se retrouve aujourd’hui plongé dans un vide juridique total. Suite à de nouvelles directives préfectorales, ces travailleuses et travailleurs se voient refuser tout titre de séjour, les condamnant à une invisibilisation forcée. Dès lors, en quoi les mécanismes d’exclusion qui traversent le monde du cinéma, qu’ils soient liés à la censure économique ou à la précarité administrative, révèlent-ils un système de pouvoir qui invisibilise et fragilise les travailleur·ses qui font vivre la création ?

C’est pour donner un visage et une voix à cette réalité invisible qu’en avril dernier, Yasmine a publié une vidéo pour expliquer sa situation. Suite à cela, elle a reçu de nombreux messages de personnes dans la même situation qu’elle, ce qui les a poussés à s’organiser ensemble pour créer le CIEF. Yasmine a bien voulu répondre aux questions de Nos Révolutions, à propos de la lutte en cours et de ses enjeux.

Entretien avec Yasmine, cofondatrice du Collectif des intermittents étrangers en France (CIEF)

Nos Révolutions (NRs) : Pouvez-vous nous expliquer, à partir de votre propre expérience, les difficultés que rencontrent les travailleurs étrangers qui basculent vers le régime de l’intermittence en France ?

Yasmine : Je vais partir de mon expérience pour expliquer ce qui arrive en réalité à plein de personnes. Moi, en l’occurrence, j’avais un autre statut en France et je suis passée sous le régime de l’intermittence l’année dernière, quand j’ai trouvé un travail qui n’embauchait pas en CDI. En production, il arrive souvent que l’on soit en CDD ou en CDI, et cela ne pose aucun souci pour les préfectures.

Quand ce sont des CDI ou des CDD, on peut obtenir des titres de séjour classiques de salarié. Mais quand on passe sous le régime de l’intermittence, la nature même des contrats fait que les préfectures n’ont pas l’habitude de gérer cela. Deuxièmement, elles se retrouvent face au fameux vide juridique dont on parle. J’ai donc fait une demande de renouvellement de titre de séjour en octobre et j’ai demandé à mon avocat sur quel titre je pouvais me positionner, vu que pour l’ancien, je ne rentrais plus dans les cases des options proposées par la préfecture.

Évidemment, l’avocat ne savait pas trop comment réagir face à cela et il m’a conseillé de tenter le Passeport Talent « profession artistique et culturelle », sans grande conviction, en me prévenant qu’il n’était pas certain que cela fonctionne. Le traitement des titres de séjour est arbitraire : cela peut changer d’une préfecture à l’autre, d’un agent à l’autre, et cela peut vraiment varier d’une journée à l’autre.

J’ai donc déposé ma demande avec quatorze lettres de recommandation de professionnels du milieu. Un gros dossier, en somme. Mais le problème, c’est que je suis technicienne du spectacle et que ce type de séjour est réservé aux artistes, auteurs et interprètes. C’était pourtant le seul titre que je pouvais demander à ce moment-là ; je n’avais pas d’autre option. J’ai fait la demande en ayant conscience que je recevrais à coup sûr un refus, mais je n’avais pas le choix. Et effectivement, j’ai reçu un refus de renouvellement en janvier, malgré mon dossier.

En revanche, je n’ai pas reçu d’OQTF (Obligation de quitter le territoire français), alors que tous les avocats s’accordent à dire qu’un refus de renouvellement est normalement accompagné d’une OQTF. Je pense donc que la préfecture est très consciente du vide juridique : elle m’a simplement invitée à faire une demande « plus appropriée à ma situation », sans toutefois me préciser de quelle demande il s’agissait.

J’en ai fait une vidéo sur les réseaux sociaux qui a explosé. En effet, suite au refus, j’étais allée voir un deuxième avocat pour lui demander ce que je pouvais faire, et lui non plus ne savait pas. Je me retrouvais avec cette invitation à faire une demande plus appropriée à ma situation, sans savoir quoi faire. J’ai paniqué et j’ai fait cette vidéo comme un dernier recours. Je me suis dit que la seule chose qui pouvait fonctionner désormais, c’était l’aide d’Internet. Je voulais voir s’il y avait d’autres personnes dans ma situation, car je ne me rendais pas compte du nombre que nous pouvions être.

Et effectivement, la vidéo a très bien marché. J’ai donné des interviews dans les médias, j’ai lancé des appels à témoignages, et des personnes dans la même situation que moi m’ont contactée. J’ai réalisé que cela allait beaucoup plus loin : j’ai parlé à plein de gens qui avaient obtenu ce Passeport Talent précédemment en tant que techniciens, et qui essuient aujourd’hui un refus de renouvellement sous prétexte qu’ils ne sont pas artistes, alors que leur métier n’a pas changé depuis leur dernière demande.

Les préfectures sont les mêmes, rien n’a changé. C’est juste qu’aujourd’hui, l’interprétation de la loi s’est encore plus durcie. Parce que techniquement, quand on regarde comment est rédigée la loi autour de ce titre de séjour, elle est ouverte à l’interprétation : les techniciens peuvent entrer un peu dans la définition d’artiste-auteur-interprète, même si nous ne sommes pas des artistes interprètes. On voit donc que les préfectures ont reçu des consignes de sévérité accrue, ce qui fait qu’on nous refuse les renouvellements malgré le vide juridique. Et encore une fois, les préfectures en ont conscience, puisqu’elles ne nous délivrent pas d’OQTF.

NRs : Suite aux messages que tu as reçus, vous avez constitué un collectif, le Collectif des intermittents étrangers en France. Pourquoi et quels en sont les objectifs ?

Yasmine : Au début, l’idée était de partager nos expériences, parce que ce qui ressortait le plus, c’était que nous pensions tous et toutes être seuls dans cette situation. Cela nous a fait du bien de nous réunir et d’échanger sur nos vécus. Face à des administrations aussi arbitraires, il est essentiel d’avoir un maximum d’informations et de retours d’expérience pour les transmettre à nos avocats et savoir comment nous armer. Le premier objectif a donc été de nous armer, avec nos dossiers et nos corps de métier différents, pour faire face aux administrations et voir quelles solutions existaient.

Des solutions, il n’y en a pas beaucoup, mais c’est important de pouvoir le partager. Quand on reçoit un refus, on vit dans un état de stress constant pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Psychologiquement, c’est très difficile. Il y a des gens qui se retrouvent aujourd’hui sans papiers ; ils ont perdu leurs droits, ils ne peuvent même plus travailler et leurs carrières professionnelles sont brisées.

Aujourd’hui, avec le collectif, on essaie de mettre des actions en place pour faire changer la loi. C’est laborieux et cela peut paraître très utopique de notre part, mais si on ne commence pas par là, personne ne le fera pour nous, et il faut bien commencer quelque part. On veut faire en sorte que les techniciens soient officiellement intégrés à ce Passeport Talent, pour que l’on ait un titre de séjour qui nous corresponde, car on ne peut pas vivre indéfiniment avec ce vide juridique.

Tout cela s’inscrit dans un contexte un peu global : d’un côté, des attaques sur le cinéma et sur les intermittents, et de l’autre, la persécution des personnes étrangères en France qui font face à des parcours administratifs extrêmement lourds, y compris financièrement puisqu’on est obligé d’être accompagné par des avocats. L’intermittence est déjà un statut précaire en soi. Cela s’ajoute donc à une double attaque, à la fois sur le cinéma et sur les personnes étrangères en France.

Tout à fait, oui, cela s’inscrit dans un mouvement plus global qui touche l’ensemble des travailleurs étrangers en France. Nous ne sommes pas les seuls à être attaqués. Pour nous, c’est très spécifique à cause du vide juridique, mais les renouvellements de titres de séjour deviennent de plus en plus difficiles pour tout le monde, peu importe le statut, le corps de métier ou le nombre d’années passées en France, que l’on y soit installé ou que l’on y travaille.

Le deuxième problème concerne les délais d’attente qui sont hors sol, avec des personnes qui peuvent attendre plus d’un an une réponse de la préfecture. Leurs titres de séjour finissent par expirer et elles se retrouvent sans récépissé en attendant la réponse, donc sans papiers, tout simplement. C’est le gouvernement qui, très clairement, crée des sans-papiers aujourd’hui.

NRs : Vous viens de sortir une tribune signée par plus de 600 professionnels du cinéma, dont certains ont des films à Cannes actuellement et sur lesquels vous avez travaillé. Peux-tu nous en dire plus ?

Yasmine : Le sens de la tribune était de rester sur un point de vue général, sans entrer dans les spécificités juridiques. On a expliqué globalement la situation des titres de séjour, tout en précisant qu’en réalité, même les artistes-auteurs-interprètes sont touchés aujourd’hui par les difficultés de renouvellement à cause de la précarité du statut.

L’objectif de la tribune était donc de mettre en lumière les difficultés générales que représente le fait de travailler dans ce milieu en tant qu’étranger. Il s’agissait aussi de dénoncer le double standard de la France, qui prône toujours la diversité des projets, les coproductions internationales, etc., mais qui, parallèlement, nous empêche concrètement de travailler sur le papier.

Ce problème touche aussi les travailleurs du spectacle vivant. Cela permet d’évoquer de manière générale le statut d’artiste et de technicien qui est mis en péril, ce qui menace également la diversité culturel en France. Avec cette tribune, on veut sonner l’alarme auprès des professionnels du milieu pour qu’ils en soient conscients, qu’ils se montrent solidaires et qu’ils s’impliquent aussi dans ce combat, parce qu’on ne pourra pas réussir seuls.

Pour ajouter un point sur les objectifs du collectif : nous avons été reçus au Sénat par la sénatrice Corinne Narassiguin. Elle prévoit de poser une question au gouvernement la semaine prochaine. Nous espérons donc que la tribune sera publiée d’ici là pour l’occasion, afin qu’elle puisse s’appuyer sur ce texte pour interpeller le gouvernement en disant : « Regardez, une tribune a été signée par environ 600 professionnels du milieu et publiée dans tel média. Qu’est-ce qu’on fait face à ce vide juridique ? » Effectivement, la semaine prochaine, le gouvernement sera au Sénat pour parler d’immigration, encore et toujours. Ce sera donc l’occasion parfaite pour poser cette question, et on espère que la tribune aura paru d’ici là.


Image d’illustration : Photographie par Nos Révolutions

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