Le 9 mars 2026, l’équipe de Nos Révolutions published une proposition de texte alternatif pour le congrès du PCF, qui se tiendra début juillet. En visitant le site Communisme Partout, les communistes, comme celles et ceux qui se reconnaissent dans ces idées, sont invité·es à contribuer, amender, enrichir et réagir aux orientations qui y sont présentées.
Nous publions ici la contribution de Laurent Lévy, militant politique et écrivain, auteur de nombreux articles et ouvrages consacrés à la stratégie de la gauche et à l’histoire du parti communiste – dont, récemment, Histoire d’un échec – la stratégie « eurocommuniste » du PCF (1968-1978), aux éditions Arcane17.
« J’ai lu avec intérêt ce texte publié dans le cadre de la préparation du congrès du PCF. J’ai scrupule à le commenter, n’étant pas membre de ce parti (plus précisément, ne l’étant plus depuis plus de quarante ans), mais considérant l’appel exprès aux communistes extérieurs au PCF à dire leur mot, je me prête volontiers au jeu.
Je précise que si je me concentre sur certains des problèmes que me semble poser le texte, cela n’efface pas les nombreux aspects qui me semblent positifs et stimulants dans sa réflexion – mais cela ne pourrait pas être exprimé brièvement et supposerait des échanges plus approfondis.
Je commencerai par préciser le pourquoi de mon scrupule : il est en effet lié à l’une des critiques de fond que j’adresserai au texte – de mon point de vue de « communiste sans parti ». Son point de départ consiste en effet précisément à dire que la démarche ne s’adresse guère aux communistes qui sont dans mon cas.
C’est légitime, ses rédacteurs s’adressent à qui ils veulent, mais il y a un paradoxe à vouloir « élargir » l’auditoire hors du PCF et à affirmer d’entrée de jeu, et sans problématiser la question ou interroger ses présupposés, que les révolutionnaires ont besoin d’un « parti » bien à eux, et que ce parti est naturellement le PCF. Le texte répond ainsi par avance aux question que nous sommes nombreux et nombreuses à nous poser sans considérer que sa réponse, donnée pour évidente, le soit à ce point.
S’il me semble certain que celles et ceux qui luttent pour l’émancipation doivent s’organiser, et que les communistes doivent irriguer ces formes d’organisation de leur apport spécifique, il me semble beaucoup moins certain que cela passe par un « parti » des communistes – sauf à réfléchir à frais nouveaux à ce que pourrait signifier ce mot, « parti ». Il a en effet pris avec le temps une signification et un contenu assez différent de celui envisagé par les fondateurs du communisme et le mot « parti » dans le Manifeste de Marx et Engels, par exemple, ne désigne pas une organisation séparée comme celles qui se sont formées à la fin du XIXe siècle puis dans le sillage de la révolution russe de 1917.
Je ne développe pas ici ces remarques, qui ne sauraient être traitées dans le cadre d’une brève contribution ; j’en propose quelques éléments dans la recension que j’ai donnée au livre sur cette question de Jean Quétier. Qu’il me suffise de souligner que la question mériterait d’être posée avant que d’y répondre.
Si, comme vous le dites, « le mouvement communiste est l’affaire de millions de gens », il ne peut pas être l’affaire du seul parti communiste, si cette expression signifie « le PCF » avec ses trois ou quatre dizaines de milliers de membres (et même s’il se renforçait, cela n’atteindrait pas des « millions de gens » ; à son acmé, en 1978, il a rassemblé 560 000 adhérent·es).
Ou alors, il faudrait admettre un genre de hiérarchie entre les communistes, les vrai·es, les militant·es du PCF, et les millions qui devraient s’intéresser à eux et elles, et pourquoi pas écouter leurs leçons. Je sais que telle n’est pas la conception des rédacteurs et rédactrices, et le texte en atteste ; mais il y a alors une contradiction dans le propos. Et c’est cette contradiction qu’il me semblerait nécessaire d’analyser – et de résoudre ou de dépasser.
Mais peut-être s’agit-il là d’un objectif peu adapté à un texte préparatoire à un congrès du PCF, où ces questions semblent extérieures au champ des préoccupations militantes. Si « c’est l’heure des révolutions », ce constat doit être celui de toutes et tous ; que les communistes le constatent ou le pensent ou l’analysent comme tel est une chose, et je ne tiens pas à discuter ce point ; mais cela n’a pas de raison d’appartenir en propre aux communistes, et moins encore à une organisation qui serait leur parti.
Au demeurant, le texte affirme plus loin qu’un parti révolutionnaire est « un parti qui se propose d’organiser la lutte politique des millions de gens, et tout particulièrement des travailleuses et des travailleurs, qui veulent en finir avec le capitalisme. » Indépendamment de la question de savoir dans quel sens le mot « parti » est communément employé et s’il est adapté à ce propos, je vois un angle mort dans cette formulation : elle ne permet pas de dire en quoi et pourquoi ce serait « le parti des communistes » qui devrait avoir pour tâche « d’organiser la lutte » en question ; au mieux, il aurait parmi ses tâches de contribuer à cette organisation, laquelle non seulement n’attend pas qu’un parti la dirige mais a des dimensions multiples et des ressorts variés, parfois indépendants voire contradictoires entre eux, mais a besoin de son autonomie, de sa propre conscience de soi, plus que d’une tutelle quelconque, émanant de ce qui ne peut être qu’une fraction de la réalité complexe de cette lutte.
De ce point de vue, « ce que veulent les communistes » ne leur appartient pas en propre : c’est ce que veulent ces millions de gens évoqués, et qui à tort ou à raison, ne se reconnaissent pas dans le communisme, ne sont pas disposés à laisser les communistes déclarés s’autoproclamer responsables de leurs actes ou dirigeants de leur action. Le texte évoque d’ailleurs plus loin l’ambition plus modeste et à mon avis plus juste de « soutenir et muscler les luttes ». Ce n’est pas la même chose ; c’est même un objectif différent dans sa nature.
Pour les raisons que j’ai évoquées d’emblée et pour partie développées jusqu’ici, je ne me sens pas de légitimité à discuter ce que le texte propose par ailleurs – et qui me semble pourtant très stimulant – sur ce que doit concrètement faire et dire le PCF et sur la façon dont il doit s’organiser. On pardonnera le caractère « négatif » de mes propos, peut-être caricaturalement critiques, qui ne vise qu’à stimuler à mon tour la réflexion collective. »
Image d’illustration : « Parti communiste. Arles », photographie du 30 août 2011 par a@k (CC BY-NC-ND 2.0)
