Alors que le mouvement social issu des mobilisations lycéennes vient de connaître un tournant, Nos Révolutions met en débat la situation politique et stratégique, au travers d’une série de contributions et prises de position contradictoires.
La fin d’une illusion
L’approche d’une élection présidentielle est habituellement le moment d’un retour à l’ordre. Oui, bien sûr, pendant cinq ou sept ans, on n’a eu de prise sur rien, on s’est vu imposer des lois scélérates, on a protesté, on a manifesté, mais cette année, miracle de la démocratie bourgeoise, on a à nouveau le droit de vote. On compte bien s’en servir ! Cette fois, c’est sûr, on va réparer les dégâts. Alors on rentre chez soi, on écoute attentivement, on lit les programmes, un tel va faire ceci, tel autre va faire cela, on suit la courbe des sondages pour voter « stratégique », on se passionne, on se dispute en famille. Le jour J, on attend impatiemment le nom du vainqueur devant son poste de télévision. Finalement, on trinque si on est content du résultat, ou on se dit que ce sera pour la prochaine fois si on ne l’est pas, et l’ensemble du cycle peut repartir pour un tour.
Cette année, ce n’est pas le cas. Pourquoi ? Parce que depuis le référendum du Traité Constitutionnel Européen, en 2005, on s’aperçoit que même ce droit de vote minimal, ce droit de donner son avis de temps en temps est truqué. On devait « travailler plus pour gagner plus » avec Sarko, on a travaillé plus pour gagner moins. On devait combattre la finance avec Hollande, on l’a mise au pouvoir. Et on devait réconcilier la société avec Macron, ni droite ni gauche bien au contraire… pour finalement la retrouver fracturée comme jamais.
Pire, on est épisodiquement sommé de « faire barrage », avec une majorité de la société qui se retrouve privée de candidat au second tour et à laquelle on demande de soutenir les hommes politiques qui lui font tant de mal depuis tant d’années, parce que sinon ce serait pire.
Le cirque recommence une fois, deux fois, et puis à force, on n’ose même plus parler de « démocratie », même imparfaite, même limitée. L’illusion se dissipe. Le peuple n’a pas le pouvoir, et désormais, il s’en rend compte, il le dit, il y réfléchit. Il n’attend plus la présidentielle pour agir, et même, il agit sur la présidentielle autrement, en se passant de bulletins de vote. Voilà où nous en sommes aujourd’hui.
L’éveil à la lutte
Alors, on cherche d’autres moyens pour intervenir en politique. Il faut faire la révolution ! On trouve des signes de ralliement et des manières d’agir qui échappent à l’establishment, on enfile un gilet jaune, on écrit des pancartes, on fait circuler des images sur les réseaux sociaux. On envahit l’espace public, on bloque son lycée ou on occupe son rond-point. On ne veut pas de représentants, parce qu’à chaque fois qu’on a fait confiance à ceux du camp d’en face pour porter la parole, on a été bafoué ; et on ne se sent pas encore assez forts, assez légitimes ou assez capables pour désigner quelqu’un de chez nous, quelqu’un du peuple. Cette approche est d’abord propulsive, parce qu’elle remet à plus tard les aspects les plus bloquants du travail d’organisation ; mais par définition, elle n’établit guère de liens organiques avec les structures de lutte traditionnelles, notamment syndicales. Avide de nouveauté, convaincu qu’on a enfin trouvé la solution, soucieux de rester maître de soi, on ne voit pas toujours ce que les autres peuvent apporter.
Il arrive cependant qu’on touche un point sensible, le pouvoir d’achat, la jeunesse ou la violence policière, dans lequel tout le monde se reconnaît. Le mouvement acquiert alors une portée universelle, concurrente à la prétention universelle de la bourgeoisie. Ainsi, la mobilisation actuelle a commencé comme un fait générationnel, la contestation des lycées de banlieue se propageant à la fois dans les centre-villes et dans les périphéries. Il a aussi, à l’échelle du monde, ce caractère générationnel, maladroitement mais durablement surnommé « Gen Z » (l’expression, efficace car renvoyant aux usages numériques de ses acteurs, ne rend malheureusement pas compte du caractère social du combat).
On se mobilise d’abord naïvement, espérant être entendu. Mais bien vite, on découvre que la démocratie bourgeoise n’est pas seulement l’absence de démocratie : elle est aussi la lutte contre la démocratie. La classe dominante, qui fait tant d’efforts pour paraître raffinée et tolérante, ne supporte pas ce qui échappe à son contrôle. Elle réagit dans l’urgence. Tirs de LBD, grenades de désencerclement, gaz lacrymogène… Le message est clair : rentrez chez vous, même avec un œil ou une main en moins.
Et après ?
Alors, on se retrouve à court. La situation n’est pas prévue par les manuels d’ECJS. Que faire, quand la démocratie n’est pas démocratique et que le fait d’être nombreux dans la rue ne change rien ? Le piège se referme, car l’indignation populaire devant les violences policières étant à son comble, on se sent soutenu, et on croit l’être inconditionnellement.
Les éléments les plus décidés du mouvement s’engagent donc dans des actions plus radicales, qui permettent de continuer le combat mais coupent du grand nombre. Le conflit s’intensifie, et une grande variété de groupes aux motifs hétérogènes rejoint la manifestation, qui vire à l’émeute. De belles actions ont lieu, mais aussi des erreurs, des initiatives inutiles, et d’autres franchement destructrices, certaines utilisant même la cause pour couvrir des actes de rapine. Des gens ordinaires en souffrent. Le mouvement n’ayant ni lieu de coordination ni représentants, il ne peut pas prévenir ces dérapages. Il les subit et, à raison, tente d’en atténuer la portée en soulignant les exactions du pouvoir, mais les chaînes de télévision matraquent ceux qui n’étaient pas sur place d’images effrayantes. Les réseaux sociaux compensent en partie la propagande, mais jusqu’à un certain point seulement.
La classe dominante passe donc à l’étape suivante : l’écrasement médiatique, policier puis judiciaire des émeutiers. Double ration de Pascal Praud pour tout le monde, et un an de prison ferme pour les comparutions immédiates ! C’est ainsi que les gilets jaunes, puis les jeunes mobilisés pour Nahel, ont été vaincus, chacun son tour, en coupe réglée. Les éléments plus indécis du pays, qui participaient initialement au mouvement ou le soutenaient, se découragent. Renonçant à l’espoir de la transformation sociale, ils cherchent d’autres moyens pour sauver leur peau, y compris les plus réactionnaires. C’est ainsi que l’extrême-droite prolifère sur l’échec des luttes.
Dans le même temps, les partis de gouvernement habituels – libéraux, bien élevés, rasés de près – tendent à fusionner avec l’extrême-droite, autour des mêmes mots d’ordre, des mêmes condamnations “avec la plus grande fermeté”, des mêmes couvre-feux dans les grandes villes. Au paroxysme de l’affrontement, le pouvoir peut même compter sur l’appui de bandes contre-révolutionnaires, de petits commerçants excédés, de groupuscules d’extrême-droite qui se proposent de terminer le travail à coups de barre de fer.
Il faut vaincre cette coalition des libéraux et des fachos, car un succès solidifierait son alliance et lui permettrait de se rassembler au sommet de l’État pour purger le mouvement social. Le processus peut produire une candidature commune à l’élection présidentielle, mais aussi un coup d’État, constitutionnel ou non.
La multiplicité des candidats espérant aujourd’hui diriger ce nouveau parti de l’ordre, d’Attal à Retailleau en passant par Le Pen, montre cependant qu’ils n’en sont pas encore là. Au moment où nous parlons, les classes et fractions de classe qui les soutiennent sont encore trop indécises, trop désorientées et trop méfiantes les unes envers les autres pour frapper ensemble. Bien sûr, rien n’est acquis pour l’avenir.
Déjouer la catastrophe
Est-il possible d’éviter ce scénario, lorsqu’on est de ceux qui souhaitent le renversement du capitalisme et la bifurcation de l’humanité vers le communisme ? Oui, bien sûr, sinon il n’y aurait jamais de révolutions. Trois défis sont devant nous si nous voulons l’emporter :
1. L’engagement de la classe ouvrière organisée.
Pour vaincre dans un pays capitaliste développé, l’arrêt du travail – la grève – est une nécessité vitale. Quand l’activité économique continue comme d’habitude, la classe dominante a tout le temps dont elle a besoin, et peut frapper au moment opportun. Mais quand les ports, les entrepôts, les trains, les usines, les bureaux cessent de fonctionner, chaque seconde qui passe coûte des millions, et oblige les représentants des capitalistes à réagir au coup par coup, sans visibilité sur l’avenir. Dans le moment présent, l’attitude combative de la CGT, en soutien au mouvement, est un atout précieux. Cependant, celle de l’intersyndicale, subissant de fait les vetos de la CFDT, menace à chaque instant de tomber dans les mêmes erreurs qu’en 2023, étalant les dates de mobilisation salariale au point de les rendre inoffensives. À nous, donc, de convaincre dans nos syndicats, et surtout, dans nos entreprises et dans celles des territoires où l’on vit. À nous, aussi, d’agir pour que le mouvement fasse siennes les revendications, préoccupations et manières de lutter des salariés.
2. La capacité du mouvement à se coordonner.
Les différentes classes en lutte ont des revendications partagées, mais aussi des différences, et même des antagonismes. Comment faire pour qu’aucune ne subisse le mouvement, au risque de se retourner contre lui ? Il faut parler et décider ensemble, et se donner des représentants communs ; quand on décide de s’opposer physiquement au gouvernement, agir ensemble (car c’est ainsi, seulement ainsi que l’on peut vaincre), et quand on décide de ne pas le faire, agir ensemble aussi. Sous quelle forme ? L’histoire est pleine d’exemples : commune populaire, soviet, assemblée générale. De toute évidence, le mouvement d’aujourd’hui n’a pas encore trouvé sa cellule de base. Il faut donc la chercher là où elle n’existe pas encore, l’encourager là où elle naît, la défendre là où elle s’affirme. Il est souhaitable que le prolétariat y soit central, mais ce n’est pas un pré-requis : l’influence politique se conquiert par le débat et par l’action, elle ne s’obtient pas par décret.
3. Une dualité de pouvoirs.
Lorsqu’une classe, ou une coalition de classes, conteste le pouvoir des classes dominantes, il ne suffit pas de dénoncer ce qui doit disparaître. Il faut aussi affirmer ce qui doit prendre la place. Pour mettre fin à la monarchie absolue, la révolution française lui a opposé le pouvoir de l’assemblée nationale ; et pour mettre fin à la monarchie constitutionnelle, celui de la Convention. Il en fut de même de la Commune de Paris dressée contre l’assemblée versaillaise, et du soviet renversant le gouvernement provisoire à Saint-Pétersbourg. Dans les conditions particulières de la France en 2026, l’institution permettant de créer cette dualité de pouvoirs est certainement l’assemblée constituante, placée par définition au-dessus de la Constitution ultra-réactionnaire de la 5e République, crédibilisée par l’épuisement de la macronie et popularisée par les différentes campagnes présidentielles de Jean-Luc Mélenchon. Mais au lieu d’attendre l’élection présidentielle, nous avons aujourd’hui l’opportunité historique de faire dérailler le calendrier, et de proposer la convocation de l’assemblée constituante dès à présent, pour résoudre la crise sociale, retirant du même coup le monopole du pouvoir aux institutions ordinaires de la bourgeoisie.
Image par Nos Révolutions
