EN DÉBAT. Après le 17 octobre, réunir pour gagner


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Alors que le mouvement social issu des mobilisations lycéennes vient de connaître un tournant, Nos Révolutions met en débat la situation politique et stratégique, au travers d’une série de contributions et prises de position contradictoires.

La journée du 17 octobre a marqué un nouveau, un grand progrès du mouvement populaire contre le pouvoir macroniste. Les événements ont confirmé avec une rapidité extraordinaire la justesse des appels à élargir le front des luttes, lancés depuis les premiers blocus lycéens. Cette nouvelle explosion met en pleine lumière la portée pratique de ces appels. Elle oblige à déterminer plus exactement ce qu’est devenu le mouvement, quelles épreuves l’attendent et quelles tâches il assigne à ceux qui veulent l’aider à grandir.

Un mouvement d’ensemble du peuple mûrit et s’organise sous nos yeux, sous l’influence du développement spontané des événements. Mais le spontané n’est que la forme embryonnaire du conscient, et un germe peut éclore ou pourrir. Pour savoir ce qui, dans le mouvement, prépare la conscience et ce qui l’étouffe, il faut d’abord jeter par-dessus bord le critère de la préfecture. La préfecture mesure les luttes au thermomètre de la violence : l’émeute serait arriérée parce que violente, le cortège déclaré avancé parce que pacifique. À ce compte, la prise de la Bastille serait au bas de l’échelle et la procession des Rameaux à son sommet. On voit le problème.

Le vrai critère est ailleurs. Une forme de lutte appartient à la phase inférieure du mouvement quand elle reste enfermée dans une seule fraction des classes populaires. Elle se bat alors seule, avec ses seules armes, ou bien elle agit d’une manière qui la coupe du grand nombre. En face, l’adversaire affronte toutes les fractions à la fois et sait parfaitement jouer de leur division. Il s’appuie pour cela sur deux leviers. Le premier est le racisme, qui hiérarchise le prolétariat. Le second est la petite bourgeoisie commerçante, décisive par son lien avec le prolétariat dont elle est souvent issue, et fortement mobilisée pour cliver politiquement le pays au lendemain du 17 octobre. La police, elle, est restée en retrait de cette bataille, absorbée par ses propres intérêts de corps. Une forme de lutte s’élève au contraire à mesure qu’elle relie ces fractions entre elles, qu’elle prend conscience de son propre combat et qu’elle se rapproche du lieu où l’adversaire puise sa force.

Les bases matérielles

Avant de juger les formes, il faut dire d’où elles sortent. Un appel sur les réseaux peut fixer la date d’une explosion ; il n’en produit pas la charge. La charge, ce sont les rapports sociaux qui l’accumulent. Dans la France de 2026, trois processus se sont noués.

Le premier est une crise de la reproduction des classes populaires. Le choc pétrolier venu du Moyen-Orient a fait flamber le gazole et le gaz, et avec eux l’ensemble des prix. Pour des millions de travailleurs, la voiture est une condition du travail, le chauffage une nécessité, le panier de courses une angoisse hebdomadaire. Les salaires ne suivent pas. C’est le déclassement relatif : chaque mois, on vit un peu moins bien que le précédent.

Le deuxième est la crise de l’État social. Pour ramener le déficit à 5% du PIB en 2027, le gouvernement gèle des crédits, comprime les dotations des collectivités, laisse se dégrader l’école et l’hôpital. Le mouvement lycéen est la forme que prend, dans les établissements, la contradiction entre les besoins sociaux et les exigences de l’accumulation. D’un côté, des plafonds qui fuient ; de l’autre, une trajectoire budgétaire écrite pour rassurer les marchés.

Le troisième est la recomposition du prolétariat lui-même. Le prolétariat de 2026 est concentré dans la logistique, le commerce, le nettoyage, l’aide à domicile, l’intérim : dispersé dans l’espace, fragmenté dans les statuts, peu syndiqué. Il est aussi hiérarchisé par le racisme, car les postes les plus durs et les moins protégés reviennent aux enfants des quartiers.

Le capital a dispersé ce prolétariat, il ne l’a pas fait disparaître. Il a seulement rendu plus difficile qu’il se reconnaisse lui-même. C’est là que se joue la question de l’unité.

La petite bourgeoisie, sas et verrou

Il faut s’arrêter sur la petite bourgeoisie, car c’est autour d’elle que se joue aujourd’hui une partie décisive de la bataille.

Au lendemain du 17 octobre, ce n’est pas la police qui a recomposé le terrain politique. Elle s’est retranchée dans ses intérêts de corps et s’extrait de plus en plus de tout enjeu collectif. C’est la petite bourgeoisie commerçante qui est entrée en scène. Elle a parlé de ses vitrines, de ses rideaux baissés, de ses assurances, de sa peur. Et c’est sa voix que le parti de l’ordre a reprise pour donner au tri un visage populaire. Le pouvoir n’a plus seulement invoqué « l’ordre républicain » ; il a parlé du « petit commerçant ruiné ». La différence est considérable. Le premier argument ne convainc que ceux qui le sont déjà. Le second parle au prolétaire, parce que le petit commerçant est son voisin, son cousin, parfois son rêve.

Car la petite bourgeoisie n’est pas une classe étrangère au prolétariat. Elle en vient le plus souvent, elle le côtoie chaque jour, et elle l’influence très fortement. Surtout, elle lui sert d’idéal. Une partie des prolétaires rêve de s’élever par le diplôme ; une autre rêve de s’en sortir en se mettant à son compte. La boutique, l’artisanat, la petite entreprise sont depuis toujours le sas par lequel une fraction du prolétariat espère quitter sa condition. Le macronisme a poussé ce rêve jusqu’à la caricature avec la figure de l’auto-entrepreneur. On promet à ce travailleur d’être son propre patron, et il découvre qu’il n’a plus de patron à qui réclamer quoi que ce soit.

C’est pourquoi cette classe est à double tranchant. Quand le petit boutiquier sent sa boutique menacée, il peut se tourner vers le peuple dont il vient, ou contre lui. Toute l’histoire du XXᵉ siècle montre que, lorsqu’il se tourne contre lui, il devient le nid du fascisme. Car le boutiquier ruiné cherche un coupable, et l’extrême droite sait le lui désigner : le jeune des quartiers, l’étranger, le gréviste.

Mais la dialectique joue aussi dans l’autre sens. Les deux voies de l’ascension sont aujourd’hui bouchées par la même politique. Le lycéen qui bloque son établissement pour des professeurs absents défend la voie du diplôme, que l’austérité ferme sous ses yeux. Le petit commerçant écrasé par les loyers commerciaux, les marges de la grande distribution et les primes d’assurance défend la voie de la boutique, que la même politique et le même capital ferment pour lui. Quant à l’auto-entrepreneur, il n’est souvent qu’un prolétaire déguisé en patron : le livreur, le chauffeur, le réparateur payé à la tâche, sans protection et sans recours. Le sas est devenu un piège.

La petite bourgeoisie n’est pas homogène non plus. Le petit commerce des quartiers populaires est lui-même tenu, pour une large part, par des familles issues de l’immigration. Le pacte raciste traverse cette classe comme il traverse le prolétariat. Le commerçant de la rue du quartier n’est pas celui de l’avenue Montaigne, et le parti de l’ordre n’a aucune intention de défendre le premier quand il parle du second.

La dualité dans le mouvement

Rappelons les faits. Après les prémices à Mayotte et dans les Antilles françaises, la révolte est partie de Créteil, le 21 septembre, d’un seul lycée de banlieue. En quelques semaines, elle avait gagné la petite couronne, puis s’était étendue à la fois vers les centres des grandes villes et vers les petites villes de province. Le 17 octobre, l’appel lancé sur les réseaux contre la vie chère l’a rencontrée sur son chemin. 550 000 personnes selon le ministère, 800 000 selon les syndicats, sont descendues dans la rue.

Que voit-on dans ces faits ? Des forces sociales que tout séparait depuis vingt ans se rencontrer pour agir contre le même adversaire. La jeunesse des quartiers y côtoyait celle des petites villes, les anciens gilets jaunes de la périphérie y croisaient les cortèges syndicaux du salariat stabilisé.

Il faut mesurer la portée de ce fait à la lumière de l’histoire récente. Pendant vingt ans, chaque fraction du prolétariat a lutté seule et a été vaincue seule. En 2005, les banlieues se sont soulevées trois semaines durant. Le pouvoir leur a répondu par l’état d’urgence, et aucune force du mouvement ouvrier n’a eu la capacité ou la volonté de briser l’encerclement. En 2016, le mouvement contre la loi Travail est resté celui des syndicats et des étudiants. En 2018, les gilets jaunes ont arraché dix milliards au gouvernement, mais sont restés à l’écart des syndicats comme des quartiers, ou en ont été tenus à l’écart. En 2019 et en 2023, le mouvement syndical a jeté des millions de salariés dans la rue avec une intersyndicale unanime, et il a été battu par un 49.3. Cette même année 2023, après la mort de Nahel, les quartiers se sont soulevés seuls, sous la forme émeutière. Ils ont été écrasés en une semaine, pendant qu’une cagnotte réunissait plus d’un million et demi d’euros pour le policier qui avait tiré. En 2024, le pays a voté, et le pouvoir n’a pas tenu compte du résultat.

Le pouvoir n’a jamais répondu de la même manière aux différentes fractions du peuple. Il a fait des concessions aux uns, opposé le 49.3 aux autres, l’état d’urgence et la répression brutale aux derniers. Il leur a ainsi appris que leur sort n’était pas le même. C’est ce que j’appelle le « pacte raciste ». Par lui, une partie des classes populaires accepte l’ordre néolibéral en échange d’une place, même misérable, au-dessus de ceux qu’on désigne comme étrangers à la nation. Ce pacte n’est pas fait de préjugés seulement, il est fait de rapports sociaux et de décisions politiques. C’est lui, entre autres, qui maintenait le mouvement dans sa phase inférieure : des luttes séparées, des défaites séparées.

Le mouvement lycéen, puis le 17 octobre, ont ouvert une brèche dans ce mur. Le mouvement est entré dans une phase intermédiaire. Il a conquis une unité encore fragile dans la rue, mais pas encore dans la production. La grève a manqué, et son absence pèsera jusqu’au 5 novembre, journée de grève et de mobilisation appelée par l’intersyndicale.

Mais il faut aller plus loin, et dire exactement ce qu’est cette phase intermédiaire. Elle est une dualité dans le mouvement. Les deux faces de la lutte populaire, séparées depuis vingt ans, coexistent désormais dans la même journée sans s’être encore fondues. D’un côté, la forme organisée : le cortège déclaré, le syndicat, la revendication adressée au pouvoir. De l’autre, la forme émeutière, qui marche sur les palais et s’en prend aux vitrines.

Le danger de la période est que cette dualité se fige. Elle deviendrait alors une opposition, et chaque face servirait d’argument contre l’autre.

Le tri et la question des « casseurs »

C’est exactement ce que cherche le pouvoir. Il a répondu vite, et avec une parfaite clarté de classe. Le gouvernement Lecornu n’a ni majorité ni mandat ; son Premier ministre a démissionné, puis a été renommé. Il a sommé chacun de choisir entre la République et ce qu’il appelle les « casseurs ». Le président a annoncé une table ronde sans annoncer une mesure. Le Rassemblement national a parlé de « populations délinquantes de banlieue », tout en reprochant au gouvernement son impuissance.

Toutes ces fractions du camp de l’ordre se disputent sur les moyens, mais elles s’accordent sur l’essentiel : le tri. D’un côté, la colère légitime contre la vie chère, dont on reconnaît maintenant la justesse du bout des lèvres. De l’autre, ceux qu’on désigne à la vindicte. Le tri n’est rien d’autre que la dualité du mouvement retournée contre lui-même. Il durcit en opposition ce qui n’était encore qu’une juxtaposition. Derrière ce tri, c’est le mur qui se reconstruit, et le répertoire d’action devient un marqueur racial. Le pouvoir sait ce qu’il fait. Il ne craint pas le désordre, qu’il sait d’ordinaire réprimer. Il craint l’unité, qu’il ne sait pas vaincre, et c’est l’unité qu’il attaque.

Que faire alors de la jeunesse qui, samedi, s’en est prise aux vitrines et aux bâtiments publics ? La réaction répond : la traquer. Une partie de la gauche répond : s’en démarquer. Une autre partie répond : n’en rien dire. Ces trois réponses ont un point commun : elles tiennent cette jeunesse pour extérieure au mouvement. Rien n’est plus erroné. À Paris, sur 517 personnes placées en garde à vue, 171 étaient mineures. D’après les premiers éléments communiqués, c’est donc pour une part importante la jeunesse même qui bloquait les lycées la veille.

Je ne nierai pas que certains se servent de la foule pour leur propre compte, sans lien avec la lutte ni souci de ceux qui la mènent. Le mouvement a le droit de ne pas leur servir d’écran. Mais la masse de ces jeunes, ce sont des enfants de la relégation, privés de tout avenir. Ils appartiennent à cette fraction du prolétariat que le capital a placée tout en bas. La société leur inculque le désir de ce qu’elle leur refuse, et leur colère, faute d’organisation, s’est retournée contre les objets mêmes de ce refus. D’autres ont été emportés par la dynamique propre de l’affrontement, qui, une fois lancée, tend à se détacher des raisons qui l’ont fait naître.

Ce que d’aucuns appellent un lumpen n’en est pas un. Ce sont très souvent des forces pour le mouvement, mal employées parce qu’inorganisées. L’émeute appartient encore à la phase inférieure, non qu’elle serait illégale, mais parce qu’elle reste isolée et ne frappe pas l’adversaire là où il puise sa force. Elle menace l’élargissement du mouvement : chaque vitrine brisée dans une rue commerçante fournit au tri une image de plus, et pousse la petite bourgeoisie vers le parti de l’ordre. Mais une désolidarisation excessive menace tout autant cet élargissement, car elle livre au pouvoir une partie des fractions combatives de la jeunesse et du prolétariat.

Sur la conduite à tenir à leur égard, je ne prétends pas avoir tout tranché. Le débat doit être mené, et il porte sur au moins trois questions.

La première : comment refuser le tri du pouvoir sans renoncer à toute distinction ? Je pense qu’il faut juger les actes selon leurs cibles et leurs effets sur le camp populaire. Marcher sur l’Élysée n’est pas incendier une mairie qui délivre l’état civil. Vider une boutique de luxe n’est pas fermer la supérette du quartier. Mais où passe la ligne, et qui la trace ?

La deuxième : que doit être l’ordre propre au mouvement ? Un service d’ordre qui protège les cortèges contre la police et contre ceux qui se servent de la foule est nécessaire. Mais il ne doit jamais devenir un auxiliaire de la préfecture qui trie à sa place. Comment l’organiser avec les jeunes plutôt que contre eux ?

La troisième : jusqu’où doit aller la solidarité avec les inculpés ? Le mouvement doit défendre tous ceux que le pouvoir veut juger pour l’exemple, car la justice d’abattage est une arme contre lui tout entier. Faut-il aller jusqu’à défendre publiquement les actes, ou seulement les personnes ?

Ces questions n’ont pas de réponses toute faite. Mais elles ont une boussole : tout ce qui intègre cette jeunesse dans les formes avancées du mouvement le renforce, tout ce qui l’en exclut le divise.

De la dualité dans le mouvement à la dualité du pouvoir

On ne doit pas fermer les yeux sur la difficulté. La police elle-même se divise (fractionne), mais par la droite. Trois jours avant le 17, le syndicat Alliance portait plainte contre l’État et prévenait : « À chacun ses ordres ». Deux jours plus tard, les grenades étaient réautorisées. Nous ne sommes pas en 1905, quand les marins du Potemkine passaient du côté du peuple. L’appareil répressif ne se fissure pas en notre faveur, il se durcit contre nous. Cela interdit toute aventure, et cela rend plus urgente encore l’organisation.

Car la phase supérieure du mouvement n’est ni la victoire du cortège sur l’émeute, ni celle de l’émeute sur le cortège. Elle est le dépassement de leur opposition. Elle conserve de chacune ce qu’elle a d’avancé et abolit ce qu’elle a d’inférieur. Du cortège, elle garde le nombre et la discipline, sans la docilité. De l’émeute, elle garde l’audace et la combativité, sans l’action contre-productive. Ce dépassement a une forme historique connue : la grève adossée à des organes de lutte élus. C’est en elle que la jeunesse des quartiers et le syndicaliste cessent d’être juxtaposés pour devenir une même force. Le blocage d’un entrepôt frappe le capital plus durement que la vitrine, et il exige plus de combativité que le cortège.

C’est seulement alors que se pose la dualité du pouvoir. Opposer aux institutions de la Ve République un pouvoir d’une autre nature suppose que ce pouvoir existe : des assemblées capables de parler au nom du peuple en lutte. Et elle a pour condition l’unité du mouvement, c’est-à-dire sa capacité à unifier les fractions du peuple en lutte autour du prolétariat. Il s’agit d’abord de ce prolétariat de la logistique, des services et des quartiers que le pacte racial tenait séparé. De la dualité dans le mouvement à la dualité du pouvoir, le chemin passe par la réunification du mouvement.

2027, et la leçon de la Nupes

Il y a des élections en 2027, et le parti de l’ordre compte sur elles pour refermer la brèche. Il espère qu’on rentrera chez soi, qu’on suivra les sondages et qu’on attendra les noms des vainqueurs aux présidentielle-législatives. Je ne crois surtout pas qu’il faille déserter ce terrain. Mais je crois qu’on ne le gagnera pas en répétant les erreurs des dernières années.

Je crois en effet que l’échec de la Nupes, puis celui du Nouveau Front populaire, tient pour une large part à ceci : ni l’une ni l’autre n’a suffisamment travaillé la question de la dualité des pouvoirs. Toutes deux ont pensé l’union de la gauche comme une coalition électorale. Elle s’adressait au peuple au moment du vote, puis lui demandait d’attendre. Le mouvement social restait l’affaire des syndicats, la conquête des institutions celle des partis, et rien ne reliait les deux.

L’outil le plus intéressant de cette période était, de loin, l’assemblée populaire de la Nupes, qui a avorté. Elle aurait pu trouver une place formidable dans la mobilisation contre la réforme des retraites en 2023. Elle aurait pu être le lieu où les députés de la gauche, les syndicalistes, les grévistes et les habitants mobilisés se seraient retrouvés pour dualiser ensemble face à la démocratie bourgeoise (mélange de 49.3 et de répression policière). Elle aurait pu, surtout, reprendre la question des occupations. Celle-ci avait marqué les formes de luttes populaires en 2016 avec Nuit Debout, qui a eu ses limites : très concentrée dans les centres-villes, elle est restée loin des quartiers populaires et du salariat précaire. Mais elle avait posé la question juste d’un espace où le peuple délibère par lui-même, en dehors des institutions de la Vème République qui le tiennent à distance.

Cette occasion a été manquée. Le 17 octobre en offre une nouvelle, plus favorable encore, puisque le mouvement a commencé à réunir les fractions que Nuit Debout n’avait pas su atteindre.

La direction du mouvement

Qui doit conduire ce passage ? La question est décisive.

Ce ne peuvent être les interlocuteurs que le pouvoir choisira pour sa table ronde, car une direction désignée par l’adversaire est une direction contre le mouvement. Ce ne peut pas être non plus un parti qui se proclamerait avant-garde d’un mouvement qu’il n’a pas convoqué. Le mouvement est né hors des organisations, et toute force qui prétendrait le diriger d’en haut serait balayée.

La direction du mouvement doit sortir du mouvement lui-même. Elle doit naître d’assemblées de lycées, de quartiers et d’entreprises, qui élisent des délégués mandatés et révocables, et dont la coordination reflète la composition réelle du peuple en lutte. Si la jeunesse des quartiers n’y siège pas à égalité, le mur se reconstruira dans la direction même du mouvement. Le rôle des organisations existantes n’est pas de se substituer à cette direction, mais de la rendre possible : syndicats, associations et partis doivent prêter leurs locaux, leurs moyens, leur expérience et leur protection juridique.

Quant aux communistes, leur place n’est ni au-dessus du mouvement ni à sa remorque, mais en tête du travail d’organisation et d’éducation populaire. Il leur revient de formuler, en de brèves formules, les objectifs autour desquels le mouvement peut s’unir. Ces objectifs s’ordonnent sur trois plans. Les objectifs immédiats sont des moyens pour l’école, le blocage des prix et l’abandon des armes qui mutilent. Les objectifs de transition sont la grève, les assemblées et la coordination. L’objectif stratégique est un pouvoir du peuple face aux institutions de la Ve République.

Les tâches

Car tout se ramène à cela. Le mouvement a pris de l’avance sur ses organisations. La tâche des organisations est de rattraper ce retard, en lui donnant ce qui lui manque pour passer de la phase intermédiaire à la phase supérieure.

Il lui manque d’abord la grève. Il faut préparer celle du 5 novembre dès maintenant, et d’abord là où les syndicats sont moins présents : dans la logistique, le commerce, les services, où travaille la fraction du prolétariat qui manquait samedi.

Il lui manque ensuite des lieux pour durer. Les vacances ferment les lycées, et le pouvoir compte sur elles pour disperser la jeunesse. Les mairies, les maisons de quartier et les bourses du travail doivent ouvrir leurs portes aux assemblées.

Il lui manque enfin une direction, élue par ces assemblées, avec des délégués mandatés.

Ce qui lui manque n’est pourtant pas grand-chose au regard de ce qu’il a déjà conquis. Et c’est précisément pourquoi le retard des organisations serait impardonnable.

Le gouvernement illégitime compte sur le temps, les vacances, la fatigue et la division. Nous devons compter sur l’organisation. Le mouvement a fait le premier pas sans les organisations ; il ne fera pas le second sans organisation. Le plus dangereux, à l’heure actuelle, n’est pas la révolte des vitrines, ni même la répression. C’est le manque de confiance dans les forces du peuple, et le retard de ceux qui devraient l’aider. Rattraper ce retard, voilà la tâche, et elle ne souffre aucun délai.


Image d’illustration : Photographie du 17 octobre 2026 par Jean-Paul Romani – Photothèque du mouvement social

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