ÉDITO. En Allemagne, la gauche radicale et le mouvement social contre-attaquent


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À Berlin, une victoire sous pression 

La recomposition du paysage politique se poursuit en Allemagne. Dimanche 20 septembre eurent lieu deux élections simultanées avec des résultats très contrastés : à Berlin, Die Linke est arrivée largement en tête avec 25,7 %, tandis qu’en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, située dans l’est de l’Allemagne, l’AfD a confirmé sa très forte progression avec 38,2 % des voix. Pour la première fois, une coalition menée par la gauche radicale pourrait gouverner la capitale, si un accord est trouvé avec ses partenaires potentiels que sont les sociaux-démocrates (SPD) et les Verts (Die Grünen) – chose qui n’est pas simple, comme nous allons le voir.

À Berlin, Die Linke a su cristalliser la conflictualité sur la question du logement, au cœur des préoccupations matérielles des Berlinois. La capitale allemande, dont la très grande majorité des habitants sont locataires, a connu une augmentation extrêmement forte des loyers ces dernières années : entre 2015 et 2024, le loyer médian proposé à la location a augmenté de 85 %, passant de 8,50 à 15,74 euros le mètre carré. Ces dernières années, une nouvelle génération de militants a ainsi fait ses armes sur cet enjeu, notamment avec le mouvement des locataires visant à exproprier les grands groupes immobiliers. La proposition la plus emblématique du programme consiste justement dans le projet de socialisation d’une partie du parc immobilier1, en s’appuyant sur le référendum qui a été organisé sur cette question en 2021 (59,1 % des votants s’étaient exprimés en faveur de la socialisation). Fort de cet appui populaire, le parti de gauche a fait de cette proposition une condition sine qua non d’une coalition de gouvernement. Si les verts se sont positionnés favorablement, du côté du SPD en revanche, les réticences sont importantes. L’aile droite sociale-démocrate vitupère contre toute négociation avec Die Linke, préférant prolonger l’alliance avec la droite conservatrice, à savoir la démocratie chrétienne (CDU), quitte à devoir y associer Die Grünen.

Comme on pouvait s’y attendre, et comme nous y sommes habitués en France, la campagne médiatique contre la gauche a fait rage pendant toute la campagne, et plus encore depuis l’annonce de la victoire de Die Linke à Berlin. Le parti, accusé d’antisémitisme et de proximité avec les milieux criminels – une accusation récemment alimentée par les échanges du député Ferat Koçak avec un membre de la famille Remmo2 – serait un danger pour tous les Berlinois de confession ou de culture juive. Ce dénigrement permanent va jusqu’à mobiliser la mémoire du nazisme : dans un commentaire diffusé sur la principale chaîne publique ARD, le journaliste Jörg Thadeusz a ainsi invoqué Auschwitz et la formule « Résistez dès les commencements » pour mettre en garde le SPD et Die Grünen contre les négociations avec Die Linke. La manœuvre est claire : rendre Die Linke infréquentable afin de mettre les perspectives de coalition en échec. Derrière la bataille médiatique se joue une bataille d’intérêts très matérielle : les grands groupes immobiliers n’ont aucun intérêt à une coalition rouge-rouge-verte qui ouvrirait la voie à la socialisation de leur patrimoine.

Le discours calomniant Die Linke agite les peurs en entretenant la confusion entre la mobilisation en soutien au peuple palestinien et l’antisémitisme. Il s’agit d’un effet de manche bien connu, déjà éprouvé en France au moment de la constitution du NFP en 2024, puis contre Zohran Mamdani à New York. Toute organisation de gauche s’attaquant au capital (ici l’immobilier) doit s’y préparer. Mais pour Die Linke, le sujet est sensible et la position du parti sur le génocide à Gaza ainsi que le soutien au peuple palestinien sont encore loin d’être stabilisés. Le renouvellement et le rajeunissement militants ont certes permis une avancée importante lors du dernier congrès : Die Linke a officiellement qualifié de génocide la guerre menée à Gaza, tout en adoptant une résolution spécifique réaffirmant l’importance de la lutte contre l’antisémitisme. Mais le nouvel équilibre trouvé sur la question israélo-palestinienne reste fragile. En 2025, un militant berlinois d’origine palestinienne, Ramsis Kilani, a même été exclu définitivement du parti en raison de ses prises de position sur le 7 octobre 2023. Le dernier congrès de Die Linke en juin 2026 n’a pas remis en question cette exclusion, malgré la demande d’une partie des militants. Les dissensions sur la question palestinienne sont donc toujours présentes et le risque d’une fragilisation interne du parti face à cette offensive médiatique est réel. 

À cela s’ajoute désormais une pression financière très concrète. Markus Söder, ministre-président CSU de Bavière, a annoncé vouloir remettre en cause le nouveau contrat de financement de la capitale, qui prévoit près de cinq milliards d’euros de fonds fédéraux entre 2028 et 2037, mais aussi les transferts financiers par lesquels les Länder les plus riches soutiennent les moins fortunés, dont Berlin est bénéficiaire. La péréquation, mécanisme de solidarité financière entre les Länder, repose pourtant sur un principe inscrit dans la constitution allemande et ne dépend pas de la couleur politique des gouvernements régionaux. L’argument est d’autant plus révélateur que, quelques semaines plus tôt, Söder jugeait lui-même « absurde » l’idée de remettre en cause ces transferts dans l’hypothèse d’une arrivée de l’AfD au pouvoir en Saxe-Anhalt. 

De l’offensive médiatique aux pressions financières, on le voit : même en cas de victoire électorale, la classe dominante mettra tout en œuvre pour empêcher la gauche d’appliquer son programme.

Comment combattre l’extrême droite ? 

Passée l’euphorie de la victoire à Berlin, il faut garder en tête que celle-ci ne saurait masquer l’autre enseignement des élections du 20 septembre : la progression continue de l’extrême droite, particulièrement spectaculaire dans l’Est du pays, mais aussi à Berlin. Avec 16,3 % des voix, l’AfD a augmenté son score de 7,2 points dans la capitale allemande par rapport aux élections de 2023. La question demeure donc : comment faire pour enrayer la progression de l’extrême droite et comment reconstruire une force politique capable de représenter les classes populaires ?

Pour sa campagne berlinoise, nous l’avons dit, Die Linke s’est montrée déterminée sur le logement, parvenant à centrer le débat sur cet enjeu. En Mecklembourg-Poméranie-Occidentale en revanche, où le parti de gauche est le partenaire minoritaire d’une coalition avec le SPD depuis cinq ans, Die Linke n’a pas été capable d’incarner la conflictualité sociale. Et pour cause : en mars 2025, le gouvernement régional, auquel participe Die Linke avec le SPD, a soutenu une réforme permettant d’accroître considérablement les dépenses militaires, malgré l’opposition de la direction fédérale du parti. Le résultat est sans appel : avec 6,5 % des voix, la gauche radicale enregistre dans ce Land son plus mauvais score historique. 

Pour Leandros Fischer, qui analyse dans l’édition allemande de Jacobin les raisons de l’essor fulgurant de l’AfD en Saxe-Anhalt, Die Linke pèche à la fois par une mauvaise compréhension du succès de l’extrême droite et par son incapacité à assumer pleinement une stratégie de polarisation par la gauche3. Fischer critique ainsi le concept d’« économie antifasciste » promu par la direction du parti, qui repose selon lui sur une lecture trop mécanique du lien entre appauvrissement et montée du fascisme. Le problème n’est pas de mettre les questions matérielles comme le logement au centre, bien au contraire, c’est selon lui tout à fait nécessaire. Le problème qu’il souligne est plutôt de croire qu’une politique sociale suffirait mécaniquement à faire reculer l’extrême droite. Selon Fischer, l’électorat populaire de l’AfD ne se fait guère d’illusions sur le programme économique et social de l’extrême droite (et ce d’autant moins que le programme de l’AfD est, à bien des égards, très libéral et favorable aux plus aisés). En revanche, l’attrait de l’AfD réside dans la promesse que d’autres catégories populaires, en particulier les migrants ou descendants de l’immigration, se trouveront en plus grande difficulté encore.

C’est d’ailleurs un mécanisme similaire que met en évidence, en France, le sociologue Félicien Faury à propos du vote RN. Pour Fischer, les classes populaires menacées de déclassement ou le subissant déjà ne se tournent pas spontanément vers l’extrême droite : « leur basculement vers le fascisme se nourrit aussi de l’omniprésence de certaines idées dans le capitalisme « normal », idées susceptibles de se radicaliser en période de crise. […] Ces idées entrent par contre en concurrence, dans l’esprit des individus, avec d’autres représentations qui les contestent, ainsi qu’avec les expériences collectives de solidarité que les gens font au quotidien dans l’entreprise, à l’université ou à l’école. Mais pour que ces dernières puissent constituer un contre-pouvoir cohérent, il faut un sujet politique capable de les rassembler au sein d’un antagonisme politique plus large. » Autrement dit, la pensée dominante contient déjà un potentiel réactionnaire, mais elle coexiste dans les milieux populaires avec des représentations qui recèlent, quant à elles, un potentiel progressiste, voire révolutionnaire. Le rôle d’un parti de gauche, socialiste ou communiste, doit donc être de politiser ces expériences de solidarité et de les agréger pour en faire une force collective capable de contester l’ordre existant.

C’est là tout l’écueil que représente pour la gauche une stratégie qui se réduirait à faire barrage à l’extrême droite. À force de présenter l’AfD comme une menace extérieure contre laquelle il faudrait défendre les institutions et l’ordre existant, Die Linke risque de laisser à l’extrême droite le monopole de la contestation du système. Il ne s’agit évidemment pas de renoncer à combattre l’AfD, mais de construire un antagonisme politique propre à la gauche, en désignant les intérêts sociaux de la classe dominante qui s’opposent à ceux des classes populaires, et en donnant une traduction politique à la colère sociale. Plus la pression de l’extrême droite s’accentue, plus la gauche risque de se réfugier dans la défense du statu quo et de renoncer à construire sa propre conflictualité. En Saxe-Anhalt, cette logique défensive est allée jusqu’à conduire l’organisation Campact à appeler explicitement à voter SPD ou Die Grünen au nom de la nécessité de faire barrage à l’extrême droite. Cette campagne pour le « vote tactique » a vraisemblablement incité une partie des électeurs de Die Linke à reporter leur vote sur ces partis. L’antagonisme de classe se trouve ainsi relégué au second plan et le vote, dépolitisé, réduit à un simple « Non à l’AfD ».

Le mouvement social contre-attaque 

Ce qui nous amène au dernier enjeu : l’émergence d’une contestation sociale en Allemagne. Incapable de prendre la mesure du mécontentement social dans le pays, Friedrich Merz poursuit son offensive contre les travailleurs : réforme des retraites et de la protection sociale d’un côté, réarmement de l’autre. Pendant ce temps, la CDU poursuit sa dégringolade électorale. Jusqu’à récemment, la confédération syndicale allemande DGB, dont les liens organiques avec le SPD sont encore très forts, se montrait encore relativement attentiste vis-à-vis de l’action du gouvernement fédéral auquel participent les sociaux-démocrates. Mais désormais, la coupe est pleine : les syndicats allemands ont appelé, samedi 26 septembre, à une grande journée de mobilisation dans 15 villes du pays, avec le mot d’ordre « Durement mérité ! Ton travail. Ta santé. Ta retraite. » 175 000 personnes sont descendues dans la rue, selon les chiffres du DGB, ce qui en Allemagne est considérable. C’est donc un succès prometteur pour cette première journée. Mais pas seulement sur le plan numérique. Les manifestations ont attiré au-delà des milieux militants habituels : des salariés travaillant dans les entreprises, parfois peu ou pas habitués à manifester, très en colère contre les conséquences matérielles des coupes budgétaires. À Francfort, la mobilisation avait d’ailleurs été préparée pendant des mois en privilégiant l’organisation au plus près du terrain, dans les entreprises, les hôpitaux et les services publics. Les syndicalistes commencent aussi à tester les limites de ce qui est légalement possible de faire en Allemagne, où la grève politique est considérée comme illicite4. 

Ce 26 septembre, Die Linke était également présente dans les cortèges. La gauche radicale, qui cherche à développer ses liens avec le monde syndical, pourrait incarner la réponse politique à la colère sociale. Surtout, l’enjeu pour la gauche politique et sociale est de reconstruire des liens de solidarité et des formes durables d’organisation collective, dans le monde du travail comme dans le reste de la société. La contestation sociale qui commence à émerger offre en tout cas à Die Linke l’occasion d’assumer pleinement la stratégie de polarisation par la gauche. Mais encore faut-il que ce positionnement se traduise dans les faits à tous les échelons du parti, y compris là où il est au pouvoir.

Au niveau fédéral et dans sa communication, Die Linke recourt à une rhétorique du « populisme de gauche » tout en explicitant l’antagonisme de classe : le parti se définit depuis le congrès de Chemnitz en 2025 comme « organisierende Klassenpartei », c’est-à-dire un parti dont la vocation n’est pas seulement de représenter la classe travailleuse, mais de l’organiser en s’enracinant dans les entreprises et dans les quartiers. Lors du dernier congrès à Potsdam, en juin dernier, Die Linke s’est donnée pour mission d’« organiser la révolte ». L’orientation semble donc assez claire. Mais là où Die Linke est associée aux gouvernements régionaux, dans des coalitions avec le SPD, la situation devient plus complexe, car la logique de coalition pousse à préserver l’entente avec le partenaire de gouvernement. Le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale constitue de ce point de vue un cas d’école.

Alors, même à Berlin, la question se pose : Die Linke saura-t-elle gouverner sans renoncer à la conflictualité sociale qui a rendu cette victoire possible ?


Image : Elif Eralp shows her necklace « Mietendeckel » (rent cap) at The Left Party’s 2026 Berlin state election campaign finale in front of Red City Hall, Creative Commons

  1. Plus de 200 000 logements seraient ainsi transférés à la propriété collective. ↩︎
  2. Le nom de la famille Remmo est régulièrement associé dans les médias allemands à la « criminalité de clan ». Cette catégorie fait cependant l’objet de critiques en raison de son caractère racialisant : elle tend à attribuer à l’ensemble des membres d’une famille une propension à la criminalité sur la seule base de leur appartenance familiale. Voir Anthony Obst et Michèle Winkler, « Debatte um „Clan-Kriminalität“: Der Hetzkampagne die Stirn bieten », nd, 2 octobre 2026, https://www.nd-aktuell.de/artikel/1202908.die-linke-debatte-um-clan-kriminalitaet-der-hetzkampagne-die-stirn-bieten.html ↩︎
  3. Leandros Fischer, « Nur eine politische Polarisierung von links kann die AfD aufhalten », Jacobin Deutschland, 22 septembre 2026, https://jacobin.de/linke-afd-polarisierung-sachsen-anhalt/  ↩︎
  4. Cf. Robin Jaspert, « Die Bereitschaft zum Kampf gegen den Sozialabbau ist da », Jacobin Deutschland, 28 septembre 2026, https://jacobin.de/dgb-frankfurt-demo-sozialabbau/ ↩︎

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