Séquences d’une vie militante (8) – Benjamin du Conseil général des Hauts-de-Seine…


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Nos Révolutions a l’honneur de publier les mémoires de Michel Duffour. Militant communiste des années 60 jusqu’à aujourd’hui, Michel Duffour fut secrétaire de section, élu local, sénateur, ministre… Un engagement politique ininterrompu, que nous aurons la chance de suivre, chaque semaine, au fil des pages de ses mémoires.

Retrouvez ici le dernier épisode, Séquences d’une vie militante (7)

Benjamin du Conseil général des Hauts-de-Seine

Le Parti a connu des hauts et des bas dans sa représentation au Conseil Général. En 1967, nous détenons quinze des quarante cantons nouvellement créés. Le Parti bénéficiait donc alors d’une forte représentation départementale. Puis ce fut le repli avant que nous ne connaissions une embellie provisoire et éphémère en 1976.

En 1970, premier renouvellement après la constitution de la nouvelle assemblée, nous perdons les cantons de Levallois-Sud au profit de Pasqua, ainsi que ceux de Billancourt, de Sèvres et celui de Châtillon-Fontenay qui regroupait alors les deux villes. Trois ans plus tard, ce sera la perte de Rueil. Je fais un saut de quelques années pour évoquer cette défaite après six ans de mandat.

Lorsque la droite rueilloise clôt en 1973 la parenthèse ouverte six ans plus tôt, nous fûmes bien évidemment déçus par le revers sans être toutefois accablés. Peut-être n’avons nous pas cru nous-mêmes à la possibilité d’une victoire, et avons manqué de ce volontarisme politique qui provoque parfois des “miracles”. Notre défaite était prévisible. Baumel avait depuis deux ans commencé la transformation de la ville. Le rapport des forces devenait par trop inégal. Je pense que nous avons fait le maximum pour conserver le siège.

Certes, j’aurais pu consacrer tout mon temps à une présence sur la ville au cours de mes six années de mandat, sans me démultiplier dans les tâches politiques les plus diverses et sur l’ensemble du territoire des Hauts-de-Seine. À mi-voix, certains me l’ont fait sentir. Mais je ne suis pas sûr que cela ait joué en notre défaveur. Notre campagne finale de septembre 1973 fut de qualité. Nous fîmes le maximum de propagande en éditant même pour la première fois un disque exposant notre programme local. Notre premier tour fut brillant puisque j’atteignis le score incroyable de 35,2% des voix, en progrès sur celui de l’élection en 1967. Les socialistes prudents et sachant que ma candidature était dans ce canton la plus crédible à gauche s’étaient effacés au profit d’un candidat du PSU. Ceci dit, le deuxième tour nous fut fatal. Le premier adjoint de la municipalité, Marcel Noutary, l’homme que j’avais battu six ans plus tôt, eut sa revanche sans conteste.

Quelles furent mes priorités, comme conseiller général communiste, dans cette ville marquée progressivement par la présence d’une population attirée par un urbanisme conçu pour les accueillir ? Je ne fis pas que de la “haute politique”. J’eus tout d’abord une activité dévoreuse de temps. L’assemblée départementale certes se réunissait peu, deux fois, guère plus, par trimestre. La fréquence des commissions n’était guère supérieure. Rien dans ces réunions n’était affriolant. La situation d’opposant dans ce type d’assemblées offre peu de satisfactions. La vie interne de l’assemblée était bien verrouillée. Les délibérations soumises au débat n’étaient disponibles que quelques heures avant d’être votées. Strictement aucun rapport ne nous était confié.

L’omnipotence de la droite sur le département des Hauts de Seine n’est donc pas chose nouvelle. Nos adversaires avaient une certaine envergure. Durant six ans, je fis mes classes face à quelques pointures. Les principales figures de l’assemblée étaient Jacques Baumel, devenu président à mi-mandat, Charles Pasqua, qui était mon président de commission, donc celui avec qui les contacts étaient les plus fréquents, Georges Gorse maire de Boulogne et grand notable gaulliste.

L’Assemblée départementale était un lieu de joutes oratoires. L’atmosphère était souvent électrique. Chacun dans cette ambiance, majorité comme minorité, tenait à son rôle et il nous arriva même une fois d’en venir aux mains avec gifles et chaises qui volaient. Nous n’avons jamais été en mesure de définir une alternative “départementale” aux politiques décidées par la droite. Plus précisément, nous n’avons pas contribué à forger une identité départementale. Dès l’origine, les conseillers communistes se sont efforcés de défendre les intérêts de leur ville, dont ils étaient souvent les maires ou adjoints au maire, et de revendiquer une égalité de traitement dans la répartition des subventions.

Systématiquement notre groupe mettait en valeur lors des sessions budgétaires les mesures sociales décidées par les voisins et amis de la Seine-Saint-Denis ou du Val-de-Marne. En revanche, jamais, faute de temps ou de moyens, nous n’avons cherché à initier ou même soutenir des études et des recherches sur les Hauts-de-Seine qu’il aurait été possible d’entreprendre avec universitaires, experts et cadres territoriaux progressistes qui ne manquaient pas à l’époque. Alors comment mon temps a-t-il pu être dévoré par une activité somme toute assez neutre ? Essentiellement par le forcing local auquel j’ai été conduit pour sauvegarder une implantation locale. 

Ma vie de conseiller général a porté avant tout sur Rueil. J’ai utilisé mon titre, et l’autorité institutionnelle en découlant, pour aller à la rencontre de tout citoyen porteur de la moindre des revendications, écouter toutes les associations, siéger au conseil d’administration de l’hôpital et aux commissions d’aide sociale, envoyer après chacune de ces réunions un abondant courrier relayant mes interventions. Je prenais la parole le plus possible, y compris là où on ne m’attendait pas. Ce travail de harcèlement et d’implantation avait ses limites. Les résultats électoraux l’ont prouvées, mais je fus certainement un poison pour la droite locale. Je jouais sur leurs contradictions. Baumel était député et lorgnait sur la mairie lors des premières années de mon mandat. Le maire en place, Marcel Pourtout, très conservateur et anti-gaulliste, haïssait l’intrus Baumel, parachuté du sommet de l’État, et n’était pas mécontent de me laisser une petite place. Il me permettait, à chaque fois que Baumel intervenait dans un repas d’auvergnats, de la Croix Rouge ou du troisième âge, de m’emparer du micro pour dire quelques mots. Ce fut une longue bataille personnelle et solitaire, manquant malheureusement de moyens et de soutiens. Mais je me suis fait un devoir d’aller jusqu’au bout de ce combat.

Un plongeon permanent dans les questions scolaires

Tout ce qui concerne l’école a pris beaucoup de place dans mes vies militante et professionnelle de jeune adulte. Après deux années de surveillant d’externat et des débuts d’études supérieures peu sérieuses, de surcroît jeune marié, je pris sagement la route de l’enseignement primaire en septembre 1962. Après Marly-le-Roi durant un trimestre, en charge de bambins sages et adorables que ma voix effrayait, puis deux trimestres en collège sur les Hauts de Meudon au cours de ma première année d’enseignement, je suis resté une année entière ensuite à l’école des Bons-Raisins à Rueil devant un cours élémentaire.

Le hasard des nominations m’a conduit ensuite à Bezons comme professeur de français-histoire-géographie au collège Gabriel-Péri l’année suivante, avant d’hériter à la rentrée de septembre 1965, d’une classe dite de “perfectionnement” à l’école Karl-Marx dans la même commune. On appelait ainsi les classes regroupant des enfants touchés par des handicaps légers. Ce fut personnellement une épreuve difficile et culpabilisante. Passer une année sans aucune préparation ni formation, sans aide de la hiérarchie enseignante, devant de jeunes enfants rejetés du système scolaire, agités et ne sachant pas lire, était et demeure un scandale de non assistance de mineurs en danger. Mes deux dernières années d’enseignement ont eu pour cadre l’école Robespierre de Rueil.

J’ai été confronté bien entendu dans ma vie professionnelle et militante aux mécanismes de “réussite” et de sélection scolaire, et j’ai constaté comme tout un chacun la place centrale qu’y tiennent les inégalités sociales et culturelles. La sélection était-elle moins féroce hier qu’aujourd’hui ? Je ne le pense pas. Elle était tout simplement admise et entérinée plus tôt. Le maintien à l’école primaire au-delà du cours moyen, en classe de fin d’études, pour les élèves se situant en queue de classe n’était pas stigmatisant.

J’ai eu justement une classe de fin d’études primaires dans les deux années qui ont précédé 1968. Comment ai-je vécu ces deux années très stimulantes pédagogiquement ? Mes élèves avaient eu un cursus difficile en amont. Tous avaient au moins redoublé à une reprise. Mais chacun d’eux dans mon souvenir, mis à part quelques cas, avait l’espoir de s’intégrer vite dans le monde du travail ou espérait pour la majorité d’entre eux poursuivre leur scolarité en établissement technique durant deux ou trois ans.

Plusieurs de ces garçons étaient enfants de salariés de Citroën et Renault et attendaient sereinement leurs quatorze ans pour intégrer les écoles professionnelles des entreprises de leurs pères. La voie royale pour intégrer le collège d’enseignement technique était dès l’après-guerre un passage par le cours complémentaire. Conforter en sixième et cinquième son niveau de français, éviter les grosses fautes de syntaxe, s’initier aux rudiments d’algèbre et de géométrie, étaient le meilleur des parcours pour aboutir aux métiers nobles de l’industrie pour les garçons, le fraisage et l’ajustage, et la comptabilité pour les filles. Les instituteurs, en majorité, avaient intériorisé et défendaient ces choix pour leurs élèves issus de milieux populaires. Les orienter vers le cours complémentaire, c’était les garder au “chaud”, avec des collègues issus du primaire. C’était leur éviter le risque du lycée dépaysant, et s’ils devaient s’avérer particulièrement “bons”, l’école normale en quatre ans après la troisième, était la panacée. 

La méritocratie de l’école républicaine a toujours été une blague. La machine ségrégative était d’une rare efficacité, d’autant qu’elle était largement admise. La force de l’école primaire de Jules Ferry et du cycle secondaire court étaient leur adéquation avec la société rurale et “fordiste”. Une activité professionnelle était atteignable pour tous et la société permettait même aux plus faibles de trouver leur place dans l’apprentissage ou le travail agricole. Ceux “d’en bas” au sens large ne rêvaient pas pour leurs enfants d’un destin scolaire comparable à ceux “d’en haut”. Et n’en faisaient idéologiquement aucun complexe. Le lycée dans sa finalité et son fonctionnement répondait parfaitement à la mécanique huilée de répartition. Leurs contenus apparemment égalitaires, leur pédagogie peu soucieuse des décrochages des plus faibles, façonnaient un filtre renforçant la sélection. De tout temps, des individualités aux origines modestes ont pu se glisser dans les interstices de la sélection et ont permis par-là d’entretenir les mythes de “l’égalité des chances”. Mais ces parcours individuels et méritoires n’ont jamais infirmé la règle.

Je n’ai pas vécu ma décision de devenir instituteur en septembre 1962 comme un échec. Ce n’était pas une vocation mais pas non plus un pis-aller. J’ai abordé sérieusement la “carrière”. Nous n’étions pas pour la plupart d’entre nous mieux formés que les enseignants d’aujourd’hui. Les temps ont évidemment changé et les comparaisons d’époque à époque sont difficiles. Professionnellement, les exigences sont plus grandes aujourd’hui. Il est plus dur et complexe d’enseigner. L’enseignant n’occupe pas la même place dans le corps social. Ses rapports avec les familles se sont dégradés. Il est soumis aussi à une rude concurrence dans la dispense des savoirs.

On pouvait considérer naguère que les propos tenus par le maître valaient paroles d’évangile. Ce n’est plus vrai. Le haut niveau d’études atteint par l’actuel professeur des écoles impressionne l’ancien pédagogue que je suis mais nous ne pouvons pas être dupes de la qualité et de l’opérationnalité des masters obtenus. La formation universitaire a été en grande partie sabotée et trop peu en adéquation avec les attentes de la profession. Le début des années soixante n’avait pourtant rien d’idéal. Les écoles normales n’étaient plus la voie d’où était issue la majorité des jeunes enseignants. La plupart des recrutés n’avaient aucun diplôme universitaire, c’était mon cas. Je suis propulsé du jour au lendemain pour un trimestre dans une classe de cours préparatoire, sans aucune préparation, sans conseils, sans suivi pédagogique de qui que ce soit, sans les informations que l’on puise de nos jours sur internet, sans un lieu de ressources m’indiquant comment enseigner à des enfants de sept ans. Je fais ce rappel pour noter que les indignations actuelles, totalement justifiées, dénonçant les carences de formation des enseignants ont des antécédents. Je reconnais à Lionel Jospin, ministre de l’éducation nationale en 1988, quelques mérites pour la mise en place alors des IUFM.


Image d’illustration : Visuel par Nos Révolutions

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