Ce dimanche 6 septembre, les résultats tant redoutés des élections législatives de Saxe-Anhalt ont surpassé les craintes. Certes, l’Alternative für Deutschland (AfD), en remportant 39 sièges sur 83 du parlement, rate de très peu la majorité absolue, mais ça n’en est pas moins une victoire écrasante pour ce parti d’extrême droite, qui domine avec une avance considérable toutes les autres formations politiques.
Le rapport de forces s’en trouve bouleversé : l’Union chrétienne démocrate (CDU) s’est effondrée, passant de 37,1% à 17,2%, tandis que le parti social-démocrate (SPD), quoique très faible, progresse légèrement (9,3%). Quant à la gauche radicale (Die Linke), elle sauve les meubles avec 8,6% des suffrages exprimés, soit deux points de moins qu’en 2021, et confirme ainsi sa perte d’influence très nette dans les territoires de l’ancienne Allemagne de l’Est. Le parti écologiste Die Grünen sont en légère progression (8,9%), et l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW) entre de justesse au parlement avec 5,3%.
Un résultat en demi-teinte pour Die Linke
Malgré son résultat décevant, notons toutefois que Die Linke reste relativement stable en nombre de voix : le parti recueille 112 541 suffrages, contre 116 927 cinq ans plus tôt. Autre fait remarquable de cette élection, la très forte participation, à hauteur de près de 78%, soit une hausse extrêmement forte par rapport au scrutin de 2021 (60,3%). La gauche radicale n’a donc pas tant perdu son électorat qu’échoué à gagner les anciens abstentionnistes qui se sont mobilisés pour ce scrutin, massivement captés par l’AfD.
Le résultat obtenu par Die Linke est sans conteste décevant au regard des enjeux, d’autant plus que le parti avait fait de cette élection une priorité militante au cours de ces derniers mois. Néanmoins, cela s’inscrit dans un contexte de renouvellement idéologique et organisationnel du parti qui est encore à ses prémices. Depuis 2025, la fédération de Saxe-Anhalt a enregistré un bond significatif de ses adhésions, passant de 2 586 à 4 106 adhérents, soit une hausse de 59%, dans un Land qui compte 2 millions d’habitants.
Ce renouvellement et ce rajeunissement militant, certes concentré dans les villes universitaires de Magdebourg et Halle, amena toutefois de nouvelles forces militantes pour mener la campagne dans les zones rurales, où habitent 80% de la population du Land. Le parti a en effet mobilisé sur l’ensemble du territoire, avec une attention particulière pour les villages et les campagnes, poursuivant la pratique militante du porte-à-porte. Les figures nationales et médiatiques, Heidi Reichinnek, Ines Schwerdtner, mais aussi les anciens tels Gregor Gysi, ont également prêté main forte.
Lors de la conférence de presse du groupe parlementaire du Bundestag au lendemain du scrutin, Ines Schwerdtner et la tête du liste de Saxe-Anhalt Eva von Angern ont reconnu que les efforts n’avaient que très modestement porté leurs fruits en dehors des grandes villes, affirmant dans le même temps que le travail militant devait être poursuivi auprès des travailleurs vivant en zone rurale, particulièrement touchés par le manque d’accès aux services publics, notamment en matière de santé.
Trois mandats directs ont été remportés par Die Linke grâce à la « première voix », qui permet d’élire au scrutin uninominal majoritaire1 le représentant d’une circonscription : deux à Halle et un à Magdebourg. Ces trois circonscriptions avaient été gagnées par la CDU en 2021. Die Linke est ainsi le seul parti à avoir obtenu des mandats directs face à l’AfD : celle-ci a remporté les 38 autres circonscriptions du Land. Le profil des trois nouveaux députés témoigne d’un renouvellement du personnel politique de Die Linke.
Le cas de Mustafa Groener est celui qui correspond le plus nettement à une candidature issue des classes populaires. Âgé de 27 ans, le nouvel élu de Magdebourg a grandi à Neu-Olvenstedt, une cité d’immeubles en préfabriqués construite à l’époque de la RDA, profondément marquée depuis la réunification par le chômage et la dépopulation. Fils d’une mère marocaine, lui-même confronté dès l’enfance au racisme et aux violences néonazies, il travaille en horaires postés dans un service d’appel d’urgence pour ascenseurs. Il n’était pas encore membre de Die Linke lors des précédentes élections régionales.
En revanche, pour ce qui est des votes par « deuxième voix », les résultats pour Die Linke sont en deçà des estimations sondagières, qui donnaient le parti à 13%. Die Linke semble avoir pâti de la campagne pour le « vote tactique » promue par deux associations, dont une sous le nom de « Campact » avait levé plus de 600 000 euros afin d’inciter les électeurs de gauche à reporter leur voix sur le SPD et Die Grünen. L’objectif était de s’assurer que ces deux partis puissent entrer au parlement. Leur éviction aurait favorisé d’autant plus par compensation une majorité absolue pour l’AfD. Une partie des électeurs de Die Linke, craignant que ce scénario ne se réalise, ont ainsi vraisemblablement accordé leur voix au SPD et à Die Grünen.
Pourquoi le vote pour l’AfD est-il si fort à l’Est ?
Pour expliquer le vote d’extrême droite, les éléments avancés sont généralement les inégalités persistantes entre l’Est et l’Ouest de l’Allemagne depuis la réunification. Celles-ci sont réelles et décisives : inégalités de patrimoine, inégalités salariales, propriétés d’entreprises exclusivement dans les mains du capital ouest-allemand, extrême sous-représentation des Allemands de l’Est dans les élites sociales, politiques, économiques et culturelles. Ces inégalités, loin de se résorber, se reproduisent désormais durablement, ainsi que le souligne le sociologue est-allemand Steffen Mau, auteur de Lütten Klein : Vivre en Allemagne de l’Est, ouvrage de référence sur le sujet.
Mais il y a aussi un autre aspect tout aussi déterminant, ainsi que l’explique Mau, qui est l’absence de base sociale pour les partis politiques sur les territoires de l’ex-RDA. Au lendemain de la chute du Mur, les organisations qui structuraient la société est-allemande se sont effondrées. D’abord du fait du discrédit dont souffrait l’ancien parti communiste dirigeant auquel elles étaient liées. Syndicats, associations, réseaux divers sur les lieux de travail se sont vidés de leurs adhérents ou auto-dissouts. Les adhérents du syndicat est-allemand FDGB ont certes massivement adhéré dans un premier temps aux syndicats ouest-allemands qui se sont implantés très rapidement à l’Est, générant un transfert de 4 millions d’adhérents au profit du DGB, la puissante centrale syndicale de la République fédérale d’Allemagne. Cependant, la désindustrialisation et le chômage massif qui a monté en flèche après la disparition de la RDA ont réduit ces adhésions à néant.
Le système partisan ouest-allemand, dont les ancrages sociaux commençaient à s’éroder en RFA à la fin des années 1980, a peu ou prou été transféré à l’Est. Mais les milieux sociaux qui l’avaient historiquement porté à l’Ouest (notamment le milieu ouvrier, syndical et associatif du SPD) ne s’est jamais reconstitué à l’Est avec la même densité. Le Parti du socialisme démocratique (PDS), héritier du SED et co-fondateur de Die Linke, constituait de ce point de vue une exception, comptant, à la fin des années 1990 encore 89 000 membres.
Pendant les deux décennies qui ont suivi la réunification, le PDS a été le parti le plus enraciné à l’Est grâce à ses réseaux municipaux et remplissait la fonction de défense des intérêts des Allemands de l’Est, avec l’image d’un parti prenant en charge les problèmes du quotidien. La fusion avec la WASG ouest-allemande pour fonder Die Linke en 2007 a généré une tension entre cette fonction de représentation des Allemands de l’Est et la nécessité de construire un parti socialiste à l’échelle de l’Allemagne. Finalement, la base sociale héritée du PDS à l’Est, très âgée, s’est défaite plus vite que Die Linke n’est pas parvenue à en construire une nouvelle. Et sur le fond, le parti n’a pas réussi à articuler de manière cohérente la question sociale aux autres préoccupations telles que le féminisme, l’antiracisme, la question environnementale, etc., aboutissant à la scission autour de Sahra Wagenknecht. 2025 marque de ce point de vue un tournant pour le parti, avec un renouvellement fulgurant de sa base militante. Mais tout reste encore à construire.
Compte tenu de ces éléments, les partis politiques issus de l’Allemagne de l’Ouest remplissent certes dans les nouveaux Länder leurs fonctions électorales et parlementaires, mais ils ne disposent pas des mêmes relais sociaux et n’y structurent pas durablement des milieux politiques comme ils ont pu le faire à l’Ouest. Cette absence d’ancrage social profite à l’AfD : les partis qui dominaient jusque là le jeu électoral sont perçus comme un bloc extérieur et professionnalisé, désignés comme faisant partie de l’« establishment ». La fameuse culture du compromis entre la CDU et le SPD, à travers une succession de coalitions gouvernementales à l’échelle fédérale comme à l’échelle locale, conduit finalement à maintenir le statut quo néolibéral, ce qui nourrit un sentiment d’impuissance chez les classes populaires.
L’impuissance est d’autant plus vive que de nombreuses mobilisations sociales ont eu lieu en Allemagne orientale après la réunification : contre les fermetures d’usine, pour l’égalité salariale, contre les lois anti-chômeurs Hartz-IV. Aucune n’a permis l’expérience d’une victoire. L’AfD donne à cette expérience d’impuissance une traduction réactionnaire en substituant à l’antagonisme de classes une opposition entre un « peuple allemand » prétendument homogène et des ennemis de l’intérieur que seraient les personnes issues de l’immigration.
Comble de l’imposture, l’hymne de la RDA a même été chanté lors d’un meeting de l’AfD à Dessau-Roßlau en Saxe-Anhalt. Le parti d’extrême droite sait savamment mettre en scène une reconnaissance sélective du passé est-allemand, valorisant certains aspects (l’ordre, la discipline) en occultant bien sûr la dimension sociale et antifasciste du régime socialiste. Elle offre ainsi aux Allemands de l’Est une reconnaissance symbolique de leur passé, mais en réinterprétant les souvenirs de stabilité et de solidarité à travers le mythe réactionnaire d’une société ethniquement homogène.
Quelle stratégie à gauche pour la suite ?
Face à cette progression de l’extrême droite qui semble inexorable, Die Linke est encore divisée sur la stratégie. Faut-il accepter de soutenir voire participer à une coalition hétéroclite de partis qui sont directement responsables de l’apauvrissment de la population, afin d’empêcher un gouvernement de l’AfD ? Car malgré ces résultats catastrophiques et l’impopularité des politiques austéritaires, ni la CDU, ni le SPD, ni même Die Grünen ne remettent en cause leur vision néolibérale du monde (sans même parler de remise en question du capitalisme). La « grande coalition » de l’union chrétienne et des sociaux-démocrates au niveau fédéral poursuit son détricotage en règle des protections sociales, sans réelle résistance de la part des syndicats du DGB. Bref, coaliser avec ces partis pour faire barrage, n’est-ce pas contribuer à maintenir le statu quo dont les travailleurs ne veulent plus ?
D’un autre côté, l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite est une menace directe pour les classes populaires, les personnes issues de l’immigration, les femmes, les minorités de genre. Die Linke doit en effet relever un double défi : empêcher une prise de pouvoir de l’extrême droite sur le pays à court terme, et rompre le statu quo néolibéral. C’est une ligne de crête objectivement très difficile à gérer. Le dernier congrès du parti en juin 2026 a rejetté très majoritairement l’interdiction de toute entente avec la CDU en cas de risque de gouvernement d’extrême droite.
Pour Marlen Borchardt, sociologue née à Magdebourg et nouvellement entrée à la direction du parti, la réponse ne se situe pas dans l’enceinte parlementaire mais bien plutôt dans les luttes sociales. Elle insiste sur la nécessité d’organiser les classes populaires à la base pour porter des mobilisations avec des chances de victoire. Dans la revue LuXemburg de la fondation Rosa Luxemburg, Marlen Borchardt explique la stratégie qu’elle défend, ainsi qu’une partie des militants. Avant toute chose, Die Linke doit se démarquer clairement des partis établis et prouver sa différence avec un système partisan auxquels les citoyens est-allemands ne font plus confiance : « Si Die Linke se soumet, comme les partis bourgeois, aux contraintes prétendument incontournables d’une politique néolibérale d’austérité, elle perd toute crédibilité en tant que force désireuse d’impulser un véritable changement. Bien plus : à l’Est, une critique élémentaire du capitalisme et l’idée d’un socialisme plus démocratique ont longtemps été davantage ancrées dans la conscience quotidienne qu’en Allemagne de l’Ouest. Mais Die Linke n’est jusqu’à présent pas parvenue à faire revivre cette idée ni à opposer une réponse à son détournement nationaliste par certaines composantes de l’extrême droite (« national-social »). La question du système et celle de la démocratie constituent une clé de la politique antifasciste, tout particulièrement en Allemagne de l’Est. Une politique de classe antifasciste repose fondamentalement sur une démocratisation radicale par le bas, qui doit devenir une expérience concrète2. »
Pour l’heure, il est encore difficile de savoir le visage que prendra le gouvernement de Saxe-Anhalt. Du côté de la CDU, le barrage semble se faire surtout sur sa gauche. Quant au BSW, dont nous évoquions ici3 il y a quelques semaines le rapprochement avec l’AfD, il exclut pour l’instant une coalition formelle, mais s’est déclaré favorable à un gouvernement minoritaire de l’AfD fonctionnant avec des majorités variables. Sa direction régionale vient en outre d’accepter l’ouverture de discussions avec le parti d’extrême droite.
- Comme le Bundestag, le Landtag est élu selon un scrutin mixte à un seul tour. Chaque électeur dispose simultanément de deux voix. La « première voix » permet d’élire, à la majorité relative, un candidat dans l’une des circonscriptions : le candidat arrivé en tête obtient un mandat direct. La « seconde voix » est accordée à la liste d’un parti et détermine la répartition proportionnelle des sièges entre les partis ayant franchi le seuil de 5%. ↩︎
- https://www.zeitschrift-luxemburg.de/artikel/herausforderungen-linke-im-osten ↩︎
- https://nosrevolutions.fr/2026/08/21/mais-quelle-mouche-a-pique-sahra-wagenknecht-et-son-parti-chronique-dune-fuite-en-avant/ ↩︎
Image d’illustration : « AfD », photographie du 3 octobre 2017 par vfutscher (CC BY-NC 2.0)
