Nos Révolutions a l’honneur de publier les mémoires de Michel Duffour. Militant communiste des années 60 jusqu’à aujourd’hui, Michel Duffour fut secrétaire de section, élu local, sénateur, ministre… Un engagement politique ininterrompu, que nous aurons la chance de suivre, chaque semaine, au fil des pages de ses mémoires.
Retrouvez ici le dernier épisode, Séquences d’une vie militante (3)
Les années Waldeck et un vent de renouveau
Président du conseil national du PCF en 2005, j’ai été amené à prononcer un discours pour commémorer la naissance de Waldeck Rochet survenue cent ans plus tôt. L’initiative a eu lieu en Saône-et-Loire, son lieu de naissance, et j’ai parlé aux côtés de son biographe Jean Vigreux et de Charles Fiterman qui avait été son directeur de cabinet. Je n’ai pas gardé des traces de mon discours, mais mon éloge n’était pas de pure forme.
Je n’ai pas personnellement connu Waldeck, hormis quelques rencontres, bien qu’il ait habité Nanterre ainsi que toute sa famille. Son éloignement relatif d’Aubervilliers ne l’empêchait pas d’être le député de cette commune et de celle de La Courneuve. Je l’ai toujours considéré comme un novateur, certes avec les limites de l’époque, mais ayant tenté d’ouvrir le parti aux évolutions de son temps et prêt à secouer quelques dogmes.
Maurice Thorez avait été durant plus de trente ans le leader incontesté, marquant de son empreinte toute l’histoire du Parti. Il est probable qu’en dépit de son immense apport à la consolidation du Parti dans les années trente et quarante, Maurice, le prénom était de rigueur pour en parler, aurait eu du mal à être l’homme du renouvellement d’une organisation, confrontée à une mutation de la société française et à la première phase de la crise du mouvement communiste international.
On disait Waldeck féru de philosophie, curieux d’événements culturels. Althusser lui-même aurait déclaré être impressionné par le bagage philosophique et l’intérêt pour Spinoza de ce néophyte. Certains toutefois se gaussent du propos et considèrent que les moments d’enthousiasme d’Althusser pour des dirigeants ouvriers étaient bien connus. J’ai entendu toutefois Jack Ralite, qui était son suppléant à l’Assemblée, affirmer que la curiosité de Waldeck pour les productions culturelles était grande. Son nom est en tout cas associé à un moment de recherche du Parti sur son identité et ses rapports avec les intellectuels.
Promu secrétaire général au XVIIème congrès du Parti, un ou deux mois avant la mort de Thorez, il ne sera dans les faits le premier dirigeant du parti communiste que durant cinq ans, la maladie stoppant net sa présence à la tête de notre organisation. Je ne m’avance pas plus sur la portée de son rôle, je n’empiète pas sur les historiens. Waldeck a probablement été porté par les événements et poussé à être novateur par intelligence et intuition. Je ne suis peut-être pas un bon juge de cette période, que j’ai vécue personnellement comme enthousiasmante. C’est une bonne raison pour que mon intervention en Saône-et-Loire ait échappé à trop de formalisme.
La guerre froide au début des années soixante est toujours présente mais prend de nouvelles formes. Quelques années plus tôt, en 1957, le cinéma soviétique avait obtenu un beau succès avec Quand passent les cigognes, de Mikhaïl Kalatozov. Nous faisions grand cas des prises de position du poète Evgueni Evtouchenko. Je m’enthousiasmais à la lecture de L’ingénieur Bakhirev de Galina Nicolaeva.
C’était aussi la conquête de l’espace. Le numéro un soviétique fit au début des années soixante une visite en France qui fut reçue très positivement. Je vais l’applaudir lors de son passage place de l’Étoile. Je me remémore donc bien le trouble causé par son limogeage en 1964. Il est fort possible que j’y ai été plus sensible que la moyenne des communistes. Il est certain en tout cas que le numéro un soviétique, en dépit d’un passé lourd, symbolisait un certain changement. Comment sur le coup interpréter son remplacement ? Était-ce un retour en arrière ? Les très timides avancées démocratiques, que nous considérions tout du moins comme telles, seraient-elles remises en cause ? Une grande réunion s’était tenue à Bezons pour calmer nos appréhensions et nous persuader, nous militants de base, de la sérénité de notre direction nationale face à cette “révolution de palais”. Pour de jeunes militants comme moi, le stalinisme semblait désormais lointain.
De Gaulle était mis en ballottage pour la première élection présidentielle de la cinquième république, chose inconcevable cinq ans plus tôt. L’amorce de l’année 1966 se fait dans une certaine euphorie. Pêle-mêle j’ai de nombreuses images qui reviennent. Sans être au contact du milieu universitaire ou étudiant, donc peu au fait des controverses idéologiques, je sentais, en lisant les revues communistes, en fréquentant assidûment les Amandiers, Chaillot et le théâtre de la Commune, que des dogmes semblaient remis en cause, que ça bougeait dans la société française et dans la galaxie communiste. L’essentiel me passait largement au-dessus de la tête mais me donnait envie d’être un acteur engagé.
Les années soixante ont dans la mémoire collective une dimension mythique. Des chroniqueurs ont bâti leurs carrières sur le fait qu’ils en furent des acteurs ou des témoins. Un nombre phénoménal d’ouvrages relate cet âge d’or. Il n’avait pourtant rien de paradisiaque, mais un souffle transformateur le traversait. La chute des empires coloniaux, la Chine se mettant “en communes”. La conquête de l’espace, les transformations de la vie quotidienne, l’allongement du temps scolaire, n’effaçaient ni l’exploitation capitaliste, ni la grisaille des sociétés dans lesquelles se plaçaient nos espoirs. Les films de Forman et de Wajda, Au feu les pompiers et les amours d’une blonde, Kanal et Cendres et Diamants, envoyaient un imaginaire bien triste. Mais au bout du bout, rien ne nous semblait impossible.
Comment j’aborde ces années de militantisme ? Je fais un retour en arrière de quelques années, avant les années Waldeck. Mes seuls contacts avec les communistes du centre-ville de Rueil étaient insuffisants pour que je sois en prise avec les grandes questions idéologiques du moment. Je n’appartiens pas à l’Union des Étudiants Communistes et les échanges d’idées localement étaient assez pauvres. J’avais tenté de comprendre à l’automne 1960 ou au début de l’hiver 1961 le contenu des divergences entre Servin et Casanova et les autres dirigeants communistes. Les camarades dirigeants de la section avaient été incapables de me l’expliquer.
J’ai eu alors la chance, chance politique car cela ne m’a rien apporté dans mes études supérieures, je suis resté au stade de la propédeutique, d’être durant deux ans surveillant d’externat au lycée Marcel-Roby de Saint-Germain-en-Laye. La sociologie de Saint-Germain-en-Laye était identique à celle d’aujourd’hui et la majorité des élèves se moquaient au fond d’eux-mêmes des petits pions chargés de les encadrer. Cette période me renvoie irrésistiblement au Zéro de conduite de Jean Vigo. J’avais une forte activité politique au sein de la cellule du lycée où nous n’étions que peu d’inscrits. Dans mon souvenir, quatre professeurs, deux surveillants et quelques agents techniques. Un philosophe, Jacques Gaucheron, poète, auteur de plusieurs fascicules dont l’un sur les Canuts, et un hispaniste Roland Labarre, spécialiste de Cuba, constituaient le noyau de l’équipe.
Tous deux m’avaient “promu” secrétaire en titre de la cellule et responsable de notre petit journal. Ce fut pour moi une période de maturation décisive. J’ai vraiment découvert avec ces deux camarades une autre approche de la politique. Il y avait beaucoup de réticences autour de nous, chez les enseignants, chez les surveillants, dans le personnel technique également. L’intervention en Hongrie et le vingtième congrès du PCUS étaient encore proches, mais mes deux mentors étaient écoutés et respectés. Ils donnaient le ton des réunions syndicales. C’est l’amorce du basculement du Snes vers une nouvelle orientation. Mes copains avaient du poids parmi leurs collègues.
Roland Labarre, qui n’était pas par ailleurs un homme de grande ouverture, avait écrit un livre sur la révolution cubaine, qui permettait de saisir les premiers pas de celle-ci. J’ignore si ce livre est encore accessible. L’ouvrage offre probablement des clés pour comprendre le soutien très mesuré du mouvement communiste “orthodoxe” à l’insurrection castriste victorieuse. Le parti n’avait rejoint la guérilla qu’en 1957. Jacques Gaucheron avait été, durant ou au lendemain de la Résistance, un ami d’Henri Lefèbvre. Il s’y référait beaucoup. Gaucheron était très sceptique sur l’apport théorique de Garaudy et décrochait régulièrement quelques flèches à son encontre lors des réunions. A vrai dire ses propos me dépassaient quelque peu. Il m’encourageait, et cela m’a marqué, à ne pas me contenter de l’écoute de Ferré mais à lire Aragon dans le texte. Ce fut une excellente école.
Je ne pense pas que ces deux hommes m’aient influencé durablement. Ni l’un, ni l’autre n’ont par la suite participé aux grandes controverses idéologiques. Gaucheron était un poète et probablement un philosophe par raccroc. Roland Labarre avait quelques partis-pris rugueux et a quitté le Parti ensuite. Mais ils ont su m’insuffler de la curiosité. J’ai revu Jacques Gaucheron quarante ans plus tard aux obsèques de Boris Taslitzky. Sachant qu’ils avaient été tous deux amis, et ensemble professeurs aux Arts Déco, j’ai fait référence à mon ancien maître lors de mon discours d’hommage. Petit clin d’œil à un homme qui m’avait apporté quelque chose d’essentiel dans ma formation. Nous nous sommes bien entendu embrassés. C’est fou comme en dépit du temps, on garde la même voix.
Ma première consultation électorale
Les élections ne sont que des moments de la vie politique. Il arrive à tort aux communistes, comme aux autres, d’en faire le centre de toute activité et de n’investir la vie citoyenne qu’au moment où se profilent des échéances électorales. Elles n’en sont pas moins instructives de l’état du rapport des forces et des formes que prennent des combats. Les élections municipales de 1965 furent une bonne application de la stratégie unitaire défendue par Waldeck Rochet et son équipe. Elles furent pour moi un épisode marquant de mon cheminement. La proposition de présenter des listes d’union à gauche aux municipales de mars 1965 était devenue au fil des mois de plus en plus crédible. C’était une revendication forte du Parti. J’ai le souvenir que ce souhait, au moins dans le cadre d’élections locales, était de plus en plus partagé chez les électeurs socialistes. C’était le cas à Rueil, où les enjeux de pouvoirs étaient lointains, et les rivalités moins sensibles entre formations de gauche que dans des lieux de pouvoir. Comment relever le défi posé par cette stratégie d’union à Rueil, ville dotée d’une section communiste jeune, et ne s’étant jamais penchée sur le moindre enjeu local ?
La gauche dans la commune, aux yeux de tout le monde, était avant tout le parti communiste. Ses scores aux élections législatives de 1962 n’étaient pas élevés mais le plaçaient largement en tête de toutes les formations non-gaullistes. La SFIO était localement en pleine débandade. Le responsable de la section locale de la SFIO était un brave homme, assez insignifiant, employé de mairie à Puteaux, et qui avait fait le choix avec deux ou trois amis de travailler avec nous. Quelques enseignants, membres du PSU, des chrétiens progressistes, avaient fait de même.
Nul n’imaginait que la tête de la liste d’union puisse être autre qu’un membre du parti communiste. Mais qui choisir ? Aucune personnalité ne s’imposait. Michel Vandel, le secrétaire de la fédération de Seine et Oise, ne connaissait pas bien la ville. Le siège de la fédération était situé à Argenteuil, le territoire du département était immense et notre ville devait passer à tort comme secondaire. Aucun scénario n’avait été envisagé pour la localité. Cela dénotait avec les situations de maints autres endroits. Au même moment dans la fédération voisine de Seine-Ouest, mieux armée politiquement, et géographiquement plus concentrée, des militants aguerris étaient prêts à affronter le combat, tant à Colombes qu’à Levallois. Dominique Frelaut et Parfait Jans avaient une envergure de dirigeants. La situation était très différente à Rueil.
Michel Vandel penchait pour que je prenne la direction de la liste. Mon jeune âge, 24 ans, mon état de sursitaire (je repoussais sans cesse l’échéance du service militaire), rendaient la proposition peu sérieuse. Quelle crédibilité donner à une liste conduite par un camarade censé partir d’un jour à l’autre à l’armée ! Après maintes tergiversations, il fut décidé que j’occuperais la troisième place sur la liste après un socialiste et on fit appel comme numéro un à Jean Mazubert, qui avait été notre candidat aux premières élections municipales de l’après-guerre en 1947, puis au scrutin qui avait suivi en 1953. Il n’habitait plus à Rueil et résidait à Croissy. Il devait avoir 65 ans et était à la veille de sa retraite.
Ce retour de l’ancien élu ne se fit pas sans quelques sarcasmes chez les communistes. Certains lui tenaient rigueur d’avoir “abandonné” le combat dans la localité pour se consacrer loin de la ville à l’activité du Secours populaire. Le bon sens avait fini par prévaloir et le candidat pressenti avait donné son accord. Jean Mazubert, qui était un “soldat” et ne discutait pas une décision décidée par “l’appareil”, fut pour moi une belle surprise. Raide dans ses bottes mais chaleureux dans ses contacts, notre tête de liste m’apparut alors, et les autres colistiers eurent le même sentiment, comme droit, incorruptible et inflexible, ce qui était bien vu dans l’air du temps, tout en restant modeste malgré des faits de résistance qu’il distillait avec parcimonie.
Jean Mazubert insistait toujours sur le fait qu’il ne devait rien à personne, qu’il servait le Parti sans en tirer le moindre avantage dans son travail comme dans sa vie. N’en rajoutait-il pas pour nous impressionner ? En tout cas ça marchait. Il affirmait n’avoir demandé à son employeur, maire de Nanterre, aucune aide, et avoir pris sur ses vacances les quelques jours nécessaires à la campagne. Ce furent des semaines de bonheur. Les socialistes locaux, le petit noyau de militants PSU et nos autres alliés, étaient encore plus laudatifs que nous sur notre vétéran tête de liste. Chaque jour l’Huma enfonçait le clou sur les succès d’estime que recueillaient dans l’opinion les listes d’union. Il est vrai qu’elles tranchaient avec les coalitions de “troisième force”, que des socialistes, et non des moindres, de Marseille à Lille, maintenaient avec des gens de droite camouflés en centristes. Ces accords à gauche étaient un succès pour la stratégie communiste.
Notre programme local et notre campagne étaient simples. Voyez ce que Nanterre fait et comparez avec Rueil. Le contraste était en effet saisissant. Rueil était un désert social, culturel, associatif. Pas de bibliothèques, pas de bassins nautiques, pas de centres de vacances, une seule crèche, un lycée tout récent d’à peine un ou deux ans, pas d’Office municipal HLM. L’opposition entre une municipalité conservatrice, peu imaginative et soucieuse d’épargner les impôts à ses administrés, et un fleuron du communisme municipal, était un choix clair, facile à exposer. En dépit d’un anti-communisme toujours bien actif, il était reconnu aux élus du PCF des qualités de gestionnaires exceptionnelles. Personne ne contestait alors cette appréciation. La perte des identités ouvrières, la ghettoïsation des cités populaires, l’affaiblissement du militantisme communiste, la difficulté à “penser” la ville de manière innovante, le renouveau aussi des pratiques municipales à droite donnant à ses élus un vernis de modernisme, ont balayé en trente ans le bonus dont bénéficiaient les municipalités portant nos couleurs.
Nous étions de surcroît aidés sur Rueil dans nos démonstrations de 1965 par le maire en place. Marcel Pourtout, garagiste de son état, homme des commerçants et des maraîchers locaux, avait été mis en place par Pétain durant la guerre, puis renvoyé à la Libération et finalement élu en 1947, en dépit de son passé. C’était un réactionnaire borné, suffisamment malin pour avoir surnagé durant la Quatrième République, mais incapable de comprendre les attentes neuves de sa population. Le résultat fut une belle surprise. Notre liste obtint 48,3% et 10 140 suffrages. Une campagne électorale préparée de longue main aurait très probablement propulsé un maire communiste à la tête de la ville. Je suis sorti de cette campagne gonflé à bloc.
La fête dans la clairière de Saint-Cucufa
Les résultats nationaux étaient prometteurs. L’expérience avait été riche mais je dus y mettre des bémols, quelques mois plus tard lors d’une conférence fédérale. Elle se déroulait à Bezons. Je pris la parole au nom de la délégation rueilloise pour vanter notre parcours et l’irrésistible unité qui en avait résulté. Mon propos était certainement très lyrique. Roland Leroy qui suivait cette conférence pour la direction nationale, sans expressément me nommer, se moqua de la propension de certains à prendre leurs désirs pour les réalités. Je fus interloqué mais il en fallait plus pour me déstabiliser. Roland Leroy à qui j’ai rappelé cette anecdote bien plus tard l’a située avec précision, puisque le soir même, ou le lendemain, un accident de voiture grave l’envoie à l’hôpital pendant plusieurs mois. Je me souviens d’un Leroy brillant, jeune, il n’avait que 37 ans, sarcastique, citant les “pères fondateurs” du marxisme, ridiculisant les responsables étudiants qui s’apprêtaient à quitter le parti, enjoignant la conférence à cesser d’être naïve sur l’état de la gauche, et au lieu de rêver, de penser un peu plus à renforcer le parti.
Nous sommes au milieu de la décennie soixante. Indéniablement nous avions la “pêche”. En voici un exemple avec la fête de Saint-Cucufa. La forêt de Saint-Cucufa, ou forêt de Malmaison, est un site peu connu. C’est pourtant un bel espace vert de cent-quarante hectares, s’étendant en totalité sur la commune de Rueil, à la limite de La Celle-Saint -Cloud et de Vaucresson. Pierre Juquin dans son ouvrage sur Aragon, indique que ce dernier, enfant, y fit une de ses premières rédactions lors d’un déjeuner en famille. Pour les communistes de la section, le grand événement de l’année était la Fête. Je mets intentionnellement une majuscule, au regard du temps que nous passions pour en assurer le succès. La section de Rueil du Parti l’avait créée dans les années du Front Populaire. Notre section portait seule ce rendez-vous qui se déroulait le plus souvent en mai.
La conception de la fête, au moment où je la découvris, n’avait pas bougé depuis sa création. Vieillot mais sympathique, l’ensemble se composait d’une dizaine de stands de jeux, chamboule-tout, fléchettes, d’une ou deux buvettes, d’un restaurant où les saucisses frites étaient à l’honneur, d’une librairie, de quelques expositions, d’un stand aux adhésions. Les organisations « amies » France-Urss, UFF, le Secours Populaire, encore très rouge, la CGT, toutes les organisations animées par des communistes y avaient leur stand. On montait au bois à pied ou par un car faisant la navette. Il y avait l’après-midi meeting puis un spectacle sur estrade. Tout était militantisme. La préparation durait des mois, vente de bons d’entrée et de soutien, collecte de lots pour la tombola, contacts avec les comités d’entreprises pour la restauration, démarches auprès des autorités pour les parkings, présence des pompiers, de la sécurité civile… Ce travail colossal était l’affaire d’une vingtaine de camarades environ.
Ma première fête militante date de 1962, puis je fus les années suivantes aux premières loges de tout ce que la fête exigeait. J’en sortais exténué. Si mes souvenirs de 1964 sont bons, j’ai passé ma journée de jeudi, jour de repos des instituteurs, à Pantin, pour rencontrer le maire Jean Lolive, orateur du meeting, qui avait accordé pour l’occasion le prêt de barrières métalliques que j’ai chargées dans une camionnette louée et que j’ai ramenée à Rueil. Puis chaque soir très tard (je rappelle que je suis dans mon école tous les jours même l’après-midi du samedi), c’était la revue détaillée de la fête avec les principaux militants. Le dimanche à l’aube, nous n’avions pas le droit d’occuper la clairière la veille, nous chargions le camion, montions à Saint-Cucufa et installations avant le repas de midi l’ensemble des stands. A 19 heures, c’était le même scénario à l’envers. Tout était redescendu et remis à la cave dans la nuit du dimanche. Nous n’avions pas de permanent et le collectif chargé de la fête ne comprenait aucun retraité. On vieillissait plus vite à l’époque, et heureusement pour ceux qui en auraient été victimes, nous n’avions parmi nous aucun chômeur. C’était le lendemain l’usine, le bureau ou l’école pour tout un chacun. J’étais le lundi, dès 8h30, épuisé, devant mes élèves de classe élémentaire. Ce sont de beaux souvenirs.
Les années soixante sont marquées par la transformation de la fête. Chaque année le parti se renforçait localement. Le département des Hauts-de-Seine se crée, de grosses villes voisines dont Nanterre viennent avec leur stand. Je suis en 1968 l’orateur du meeting devant une belle foule. Nous sommes le 12 mai, veille de la grève générale et j’appelle à la mobilisation générale. La fête est désormais parrainée par le journal l’Éveil. Les moyens investis sont plus importants.
Nous attirons de plus en plus de monde et la fête devient un événement politique. Waldeck Rochet en est l’orateur en 1969, ce sera une de ses dernières prises de parole publique, Jacques Duclos, auréolé de sa participation aux élections présidentielles, lui succède en 1970. Le plateau artistique se densifie. Mouloudji, Catherine Sauvage, Devos, Roger Pierre et Jean-Marc Thibault sont les vedettes de ces éditions. Nous sommes politiquement ambitieux. Nous rêvons de faire de “notre” fête un avant-goût printanier de la fête de l’Humanité. Que serait devenue cette fête avec le temps ?
Baumel ne nous a pas permis d’apporter la réponse. Dès qu’il devint maire, il s’arrangea pour que les Eaux et Forêts avec qui nous n’avions eu jusqu’alors aucun problème nous contestent l’utilisation du bois. La mairie appuya la démarche et fit état de ses projets d’embellissement de la clairière. C’était la mise à mort. Nous avons organisé la protestation et même envahi une séance du Conseil Municipal, mais rien n’y fit. Pour être honnête notre protestation fut interne et locale. Nous n’eûmes pas de relais hors de notre ville. Nos camarades de Nanterre ne voyaient pas d’un mauvais œil le transfert de la fête dans leur ville. C’était à l’évidence une erreur qui relevait d’une démarche non avouée de repli sur des « bastions ». Ce fut effectivement ce qui arriva et la fête s’étiola.
Image d’illustration : Visuel par Nos Révolutions
