Comment les étudiants serbes ont vaincu Vučić


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Un mouvement sans leader a ramené des centaines de milliers de personnes aux urnes. Reste à savoir s’il pourra changer le modèle sur lequel reposait le régime.

Après quatorze ans, le régime d’Aleksandar Vučić a été chassé par les urnes en Serbie. Combien croyaient qu’un vaste mouvement social, emmené par des étudiants organisés dans tout le pays selon les principes de la démocratie directe, pourrait vaincre un dirigeant autoritaire qui avait accaparé une part importante de l’appareil d’État, à commencer par certains pans de la justice et de la police, et tissé autour de lui un réseau de pouvoir économique ? Aujourd’hui, beaucoup diront sans doute que l’issue était attendue. Mais vue de l’intérieur, la crainte que les choses ne tournent pas comme on l’espérait a persisté jusqu’au dimanche 25 octobre à 21 h 31, lorsque Vučić a reconnu la défaite de sa liste.

L’arithmétique de la défaite

La tension montait depuis des semaines. À l’approche du scrutin, Vučić avait averti que tout trouble après les élections serait « rapidement réprimé ». Le jour du vote, électeurs, membres des bureaux de vote et observateurs ont subi des pressions dans près d’un tiers des bureaux, et les incidents violents à leurs abords se sont multipliés au fil de la journée. Le soir venu, le terrain était prêt pour d’éventuelles violences de rue, policiers et bandes criminelles se rassemblant dans le centre de Belgrade. Mais la participation a rendu le résultat incontestable.

Évident le soir même, le résultat était pourtant loin d’être prévisible. Pour comprendre pourquoi si peu de gens osaient l’espérer, il faut se pencher sur l’arithmétique électorale depuis l’arrivée au pouvoir du SNS. Aux législatives de 2023, le Parti progressiste serbe (SNS) de Vučić avait obtenu 1,78 million de voix, soit 46,7 % des suffrages exprimés. Avec le Parti socialiste de Serbie (SPS), la coalition au pouvoir totalisait 2 millions de voix. La principale liste d’opposition en avait recueilli 900 000. La participation s’élevait à 58,7 %, soit 3,8 millions d’électeurs.

Depuis 2012, date de l’arrivée au pouvoir du SNS, la participation aux législatives n’a jamais dépassé 59 %. Le parti n’est jamais descendu sous la barre des 1,6 million de voix, et n’a jamais franchi celle des 2 millions. C’était là le plafond structurel de la politique serbe : un bloc stable et discipliné d’électeurs du parti au pouvoir, face à une opposition fragmentée et à une large part de citoyens qui avaient purement et simplement cessé de voter.

Après deux ans de manifestations déclenchées par l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad, qui a fait seize morts, on pouvait difficilement s’attendre à ce que le SNS progresse. La vraie question était de savoir si la participation pourrait monter assez haut pour qu’une autre liste recueille davantage de voix.

Ce fut le cas. Selon les résultats provisoires de la Commission électorale de la République, 4,43 millions de citoyens ont voté, soit une participation de 69 %, une dizaine de points de plus qu’en 2023. La Liste étudiante a obtenu 2,35 millions de voix, soit 53 % des suffrages exprimés. La liste de Vučić en a recueilli 1,73 million, soit 39 %. Le SPS, qui se présentait cette fois séparément, a obtenu 2,1 %, soit environ 95 000 voix, et sera absent du Parlement pour la première fois depuis sa fondation en 1990.

Le chiffre le plus révélateur n’est toutefois pas celui du vainqueur. La liste menée par le SNS ne s’est pas effondrée : ses 1,73 million de voix se situent pleinement dans la fourchette que le parti maintient depuis plus de dix ans. Le régime n’a pas perdu parce que ses électeurs l’ont abandonné. Il a perdu parce qu’environ 600 000 personnes de plus qu’il y a trois ans se sont rendues aux urnes, et parce que le vote d’opposition s’est rassemblé derrière une liste unique. Certains partis d’opposition ont su lire correctement le climat quasi référendaire, ont soutenu la Liste étudiante et se sont retirés de la course. Ceux qui se sont tout de même présentés n’ont pas atteint 1 %, restant très loin du seuil.

D’où la question centrale de cette élection : comment un mouvement sans appareil partisan, sans expérience électorale, sans accès aux télévisions nationales et sans leader a-t-il pu ramener aux urnes des centaines de milliers de citoyens que l’opposition établie était incapable d’atteindre depuis des années ?

La politique au-delà des partis

La réponse est sociologique plutôt qu’arithmétique. Pendant des années, l’opinion dominante en Serbie voulait que les jeunes soient politiquement apathiques, désengagés et indifférents, plus enclins à émigrer qu’à s’organiser. C’est peut-être l’instrument de mesure qui était faussé. Cette conclusion reposait sur une prémisse jamais interrogée : que le système politique, tel qu’il était agencé, constituait le cadre naturel à travers lequel lire l’engagement politique. Les jeunes n’étaient pas indifférents. Les structures politiques existantes étaient tout simplement devenues trop étroites pour répondre à une époque nouvelle et à des exigences nouvelles.

Les partis politiques professionnalisés ont de plus en plus cessé de représenter des groupes sociaux. Plutôt que de porter les intérêts de ceux au nom desquels ils prétendent parler, ils reproduisent une mentalité technocratique, une approche de la politique prétendument neutre et gestionnaire qui préserve le statu quo politique et économique. En Serbie, cette tendance générale a pris une forme extrême. L’opposition s’était morcelée en cercles étroits, mus par des rivalités personnelles plutôt que par des divergences idéologiques, dont les dirigeants traitaient les partis comme leur propriété privée. Si certains, dans l’opposition, ont tenu bon au prix de lourds sacrifices personnels, d’autres ont montré le peu de cas qu’ils faisaient de l’idéologie, passant du statut d’opposants au régime à celui de partenaires dès qu’un poste ou un marché lucratif se présentait.

Le régime, de son côté, a colonisé l’espace public : toutes les chaînes de télévision à couverture nationale ont été mises au pas, et quiconque s’opposait à lui était exposé à une diffamation incessante. Les médias indépendants ont été qualifiés de « terroristes » par le président lui-même. Leur audience a été délibérément restreinte : les chaînes indépendantes les plus influentes n’étaient accessibles que par un seul câblo-opérateur, tandis que les annonceurs gardaient leurs distances et que les fonds publics destinés aux projets médiatiques allaient massivement aux médias fidèles au gouvernement.

Faute de transparence, et avec un espace public et politique fermé aux voix et aux idées nouvelles, quelque chose devait céder.

Cela a cédé lorsque l’auvent de la gare de Novi Sad, tout juste rénovée, s’est effondré, mettant à nu un système dans lequel les projets publics servaient le profit privé et la promotion politique, et où la sécurité passait en dernier. La réponse a pris une forme que la Serbie n’avait jamais connue à une telle échelle. Jusque-là, dans l’histoire post-socialiste du pays, les changements électoraux avaient toujours été conduits par des partis.

Des mouvements sociaux avaient surgi par vagues tout au long du siècle, et surtout au cours de la dernière décennie, des mobilisations contre le projet Belgrade Waterfront aux manifestations de masse contre le projet de mine de lithium de Rio Tinto. Chacun d’eux a laissé derrière lui des gens qui avaient appris à s’organiser, et des réseaux qui n’ont pas disparu avec la fin des manifestations. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est qu’un mouvement social s’est imposé comme l’acteur politique dominant, et que les partis ont dû le suivre.

Le ressort interne du mouvement a été la démocratie directe. Les étudiants se sont organisés en plénums, des assemblées ouvertes dans chaque faculté, où chacun pouvait proposer, débattre et voter. Il n’y avait pas de leaders dont la cooptation, le discrédit ou l’arrestation auraient pu faire tomber le mouvement. Cela aussi a une histoire. La démocratie des plénums est apparue à l’université de Belgrade en 2006, lors des luttes contre la réforme de Bologne et la hausse des frais d’inscription. Dans les années qui ont suivi, elle a gagné les universités de Ljubljana et de Zagreb, avant de revenir aujourd’hui aux étudiants de Serbie. Au printemps 2025, les étudiants ont invité les citoyens à adopter le même modèle à travers des assemblées locales, qui se sont répandues dans tout le pays et sont devenues, dans de nombreuses villes, des forums permanents pour débattre des problèmes locaux et organiser l’action collective.

Tout aussi décisive a été la capacité du mouvement à relier des luttes longtemps restées séparées. Il a franchi les clivages de classe, en tissant des liens avec les agriculteurs, les enseignants, les avocats et le secteur informatique. Cinq des plus grandes confédérations syndicales de Serbie ont signé avec les étudiants une plateforme commune pour réformer le droit du travail, y compris une loi sur la grève obsolète, en vigueur depuis 1996, qui rend pratiquement impossible l’organisation d’une grève générale. Ensemble, ils ont organisé ce qui fut sans doute le plus grand rassemblement du 1er Mai depuis des décennies.

Novi Pazar, ville à majorité bosniaque du sud de la Serbie longtemps reléguée aux marges de la société serbe, a été ramenée en son centre. Ses étudiants, qui se sentaient invisibles aux yeux du reste du pays, sont devenus l’un des moteurs du mouvement lui-même. Après des décennies de domination des récits nationalistes sur la vie publique, le mouvement étudiant, sous des banderoles proclamant qu’il n’y avait plus de « vôtres » et de « nôtres », a montré que la Serbie appartient à tous ses citoyens.

Les étudiants ont aussi littéralement parcouru la Serbie à pied, de ville en ville et de village en village, allant à la rencontre des gens dans des endroits qui n’avaient pas vu un responsable politique depuis des décennies. Grâce à des initiatives comme « Un étudiant dans chaque village », ils ont contourné le monopole médiatique du régime et parlé aux gens sans filtre. Selon les chiffres internes des étudiants, ils ont frappé à plus de 600 000 portes, soit environ un foyer sur cinq dans le pays. C’est ce travail de fond qui s’est lu dans les chiffres de la participation.

La même organisation s’est prolongée jusqu’au jour du scrutin. Dans un pays où le parti au pouvoir contrôlait depuis longtemps le processus électoral jusqu’au plus petit bureau de vote, la Liste étudiante s’est fixé pour objectif de placer deux contrôleurs formés dans chacun des quelque 8 300 bureaux de vote de Serbie, y compris dans les villages les plus reculés. Aucune liste d’opposition n’avait jamais atteint une telle couverture. La plupart de ceux qui ont endossé ce rôle n’avaient jamais pris part à une élection. Pendant des semaines, ils se sont préparés : ils ont étudié la loi et les procédures électorales, suivi des formations et se sont coordonnés avec les autres membres de leur bureau de vote et à l’échelle municipale. Avec les observateurs et les équipes mobiles qui surveillaient ce qui se passait à l’extérieur des bureaux, ils ont porté eux-mêmes une part importante de la victoire. Cela n’a pas empêché toutes les irrégularités, mais cela a rendu les mécanismes habituels de manipulation bien plus difficiles à employer.

L’organisation seule n’explique pas, cependant, pourquoi tant de gens étaient prêts à donner autant de leur temps et à prendre de tels risques.

Ce qui les a poussés à s’organiser allait plus loin qu’une seule tragédie ou que la corruption qu’elle a mise au jour. Partout dans le monde, les mouvements sociaux se développent parce que les structures politiques existantes sont devenues trop étroites pour articuler les intérêts des groupes sociaux. En Serbie et dans l’ensemble de la région, cette frustration a une base matérielle plus large : la manière dont nos sociétés ont été intégrées à la périphérie du système-monde, comme fournisseuses de ressources bon marché et de main-d’œuvre bon marché pour les pays du centre. Bas salaires, subventions aux investisseurs étrangers, projets extractifs imposés aux communautés locales et émigration continue des jeunes relèvent tous du même arrangement. Dans cette relation clientéliste avec le centre, les structures dirigeantes ont assuré leur propre position et leurs propres intérêts, aux dépens de couches sociales plus larges. L’effondrement de l’auvent a rendu visible le prix de ce modèle. Ce que les électeurs ont rejeté le 25 octobre, ce n’est pas seulement un gouvernement, mais le modèle qu’il administrait.

Pourquoi le SNS ne peut pas gagner sans l’État

Les 1,73 million de voix du SNS méritent autant d’attention que la victoire de la Liste étudiante. Elles montrent que le parti au pouvoir a perdu l’élection sans perdre sa base. Pour comprendre cette base, et pourquoi elle a peu de chances de tenir une fois le parti écarté du pouvoir, il faut examiner la manière dont elle a été construite.
Le SNS est arrivé au pouvoir en 2012 dans un pays encore sonné par la crise financière mondiale, qui avait frappé la Serbie particulièrement durement parce qu’il ne lui restait guère de base productive pour absorber le choc. Cette base avait été érodée à deux reprises : d’abord dans les années 1990, par la guerre, les sanctions et l’hyperinflation, puis après 2000, par une vague de privatisations qui a fermé ou dépecé une grande partie de ce qui restait de l’industrie nationale.

Le SNS a puisé son soutien parmi ceux que ce double effondrement avait laissés sans travail ni perspectives. Il a fait campagne contre les tycoons et la corruption, et l’arrestation de l’homme d’affaires le plus riche du pays, Miroslav Mišković, dès ses premiers mois au gouvernement, a donné un visage à cette promesse. Au départ, il se présentait comme un projet politique parlant au nom des gens ordinaires, et non comme un simple instrument permettant de convertir le pouvoir politique en richesse privée.

Il est vite apparu que c’était l’inverse qui se produisait. Plutôt que de démanteler les réseaux de richesse privilégiée contre lesquels il avait fait campagne, le SNS les a reconstruits autour de lui.

Au sommet de cette structure a émergé une nouvelle élite économique dont la fortune dépendait d’un accès préférentiel aux marchés publics et aux projets financés sur fonds publics. Elle se concentrait dans des secteurs à l’abri de la concurrence, comme le BTP, les infrastructures, la finance et le conseil, où les revenus provenaient moins du marché que de la commande publique, des permis et des contrats avec les entreprises publiques. Pour la seule année 2024, les entreprises appartenant à dix hommes d’affaires proches du pouvoir ont réalisé plus d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires. C’était là le versant intérieur du modèle périphérique : au capital étranger, on offrait une main-d’œuvre bon marché et des subventions ; au capital national proche du parti au pouvoir, on offrait l’État.

À la base, ceux qui dépendaient de l’État pour un emploi, une pension ou un contrat étaient liés au parti qui le contrôlait. En décembre 2013, un gel des embauches dans le secteur public a été instauré au titre de mesure budgétaire, tout nouveau recrutement devant recevoir l’aval d’une commission gouvernementale. Dans les faits, l’emploi public est ainsi devenu une ressource que le parti au pouvoir pouvait distribuer à sa discrétion. Emplois, contrats, subventions et prestations sociales sont devenus la monnaie de la loyauté politique. Autour d’eux s’est développé un système de « votes sûrs » : les membres du parti étaient censés apporter les votes de leurs collègues, voisins et proches, et leur propre avancement au sein du parti dépendait du nombre de votes qu’ils pouvaient garantir. Les agents du secteur public étaient contraints d’assister aux meetings et de voter pour le bloc au pouvoir, sous la menace de perdre leur emploi.

Ce serait une erreur d’y voir une défaillance morale de ceux qui ont voté pour le SNS. Dans une société vidée de sa substance par la désindustrialisation et la précarité, où les droits ne sont pas garantis mais distribués, les réseaux clientélistes sont souvent le seul moyen disponible de résoudre les problèmes du quotidien : obtenir un emploi, un permis ou une place à l’hôpital. Dans de telles conditions, la loyauté relève moins de la conviction que de la dépendance, et la dépendance n’est pas un choix individuel mais un produit du système lui-même.

Tous les votes en faveur du SNS n’étaient pas clientélistes, bien sûr. Une partie de son soutien repose sur l’identification idéologique, sur le sentiment national et sur la peur du changement, tous amplifiés chaque jour par un paysage médiatique dominé par le parti au pouvoir et par des tabloïds qui lui servaient d’instrument. Mais le cœur de sa machine électorale reposait sur le contrôle de la redistribution.

C’est pourquoi le SNS a peu de chances de rééditer son score sans le pouvoir. Son électorat n’était pas simplement la somme de préférences individuelles, mais le produit d’une structure qui avait besoin d’accéder à l’État pour fonctionner. Cet accès perdu, le levier disparaît avec lui. Pour la même raison, la perte du pouvoir n’est pas pour cette structure un revers électoral ordinaire. La richesse acquise par l’État reste dépendante du contrôle de l’État, et pour ceux qui l’ont accumulée, l’enjeu de l’élection n’était pas seulement politique : il s’agissait de conserver leur fortune et, pour certains, d’échapper aux poursuites.

La même logique s’étendait au-delà des frontières de la Serbie. À l’intérieur, le parti au pouvoir jouait le rôle de patron. À l’extérieur, il s’offrait comme client à toutes les grandes puissances à la fois. L’Union européenne a obtenu la stabilité, la coopération sur le Kosovo et l’accès au lithium, la mine de Jadar figurant sur sa liste de projets stratégiques. La France a vendu pour des milliards d’euros d’avions de combat. La famille du président américain s’est vu proposer un bâtiment militaire historique du centre de Belgrade pour un projet immobilier de luxe. La Russie a conservé sa mainmise sur le secteur énergétique du pays, la Chine a décroché des contrats d’infrastructure, dont la reconstruction ferroviaire à laquelle se rattachait la gare de Novi Sad, et Israël a obtenu un site de production de drones militaires.

Chaque patron a obtenu son marché, et en retour le régime a obtenu ce dont il avait le plus besoin : la reconnaissance politique et le silence sur ses pratiques autoritaires. Ce n’était pas un numéro d’équilibriste entre l’Est et l’Ouest, mais une seule et même transaction, proposée à tous.

La question qui se pose au nouveau gouvernement est de savoir s’il brisera ce mécanisme ou s’il se contentera d’en prendre le contrôle, à l’intérieur comme dans ses relations avec les puissances qui ont soutenu l’ancien régime. On ne démantèle pas le clientélisme par des appels à la conscience, ni en remplaçant simplement une équipe de responsables par une autre. Il se nourrit du pouvoir discrétionnaire : d’emplois, de prestations et de permis qui dépendent du bon vouloir de quelqu’un. Seuls des droits universels peuvent le saper : un droit du travail effectivement appliqué, des prestations sociales qui soient des droits et non des faveurs, et un recrutement public transparent. À l’extérieur, l’équivalent est la transparence : des accords avec les États et les investisseurs étrangers négociés au grand jour, soumis au contrôle public et jugés à l’aune de l’intérêt général plutôt qu’à celle de la survie des dirigeants en place.

Ce dont hérite le nouveau gouvernement

Le SNS a perdu ce qui comptait le plus pour sa machine électorale : le contrôle du gouvernement, du budget et des ministères par lesquels transitaient emplois, contrats et subventions. Mais il n’a pas perdu toutes ses positions. La structure bâtie en quatorze ans reste largement en place là où ces élections n’ont pas de prise directe ou immédiate : au parquet et dans une partie de la magistrature, dans les services de sécurité, dans les entreprises publiques et dans la propriété des médias les plus influents du pays. À l’échelon local, le SNS dirige encore toutes les villes et communes du pays, à une exception près. Ces positions peuvent entraver le nouveau gouvernement et offrir à l’ancienne structure un point d’appui d’où tenter de défendre ce qu’elle a accumulé.

Même la transition passe par l’ancien régime. Aux termes de la Constitution, le président consulte les groupes parlementaires et propose le Premier ministre. Depuis la démission de Vučić, cette fonction est exercée par Ana Brnabić, haute responsable du SNS qui présidait également le Parlement sortant. Une élection présidentielle doit se tenir d’ici fin décembre.

Les premiers jours qui ont suivi le scrutin ont montré à quelle vitesse les institutions peuvent changer de camp. Une commission du Parquet suprême a commencé à réexaminer les affaires traitées par le parquet de Belgrade, longtemps perçu comme un instrument du parti au pouvoir, et le directeur de l’audiovisuel public a démissionné. C’est nécessaire, mais non sans risque. Des institutions restées muettes pendant des années découvrent soudain leur indépendance. Un appareil qui a servi un parti au pouvoir peut tout aussi bien offrir ses services au suivant. Le véritable test sera de savoir si le nouveau gouvernement change les règles selon lesquelles ces institutions fonctionnent.

Reste aussi la question de l’argent. Quatorze années d’enrichissement par l’État ont laissé à la structure bâtie autour du SNS des ressources considérables, et l’on ne sait pas encore si elles serviront à faire obstacle aux changements à venir. Certains indices laissent déjà penser que des fonds acquis illégalement sont en train d’être transférés hors du pays, si ce n’est déjà fait. Le programme de la Liste étudiante promet une loi sur l’origine des patrimoines et la saisie des biens mal acquis. La portée réelle de cette promesse dépendra avant tout de la justice : de la capacité des tribunaux et des parquets à agir assez vite et assez efficacement pour couper les circuits occultes par lesquels circule cet argent, avant qu’il ne soit hors d’atteinte.

Le modèle économique constitue une autre épreuve. Le programme de la Liste étudiante affirme clairement que la Serbie ne doit pas rester un pays de main-d’œuvre bon marché et de ressources naturelles exploitées par des entreprises étrangères. Il propose de limiter la durée des contrats à durée déterminée et de protéger les terres agricoles et l’eau en tant que biens nationaux. Il promet aussi des manuels scolaires gratuits pour tous les élèves, un médecin dans chaque village, des logements locatifs abordables pour les jeunes familles et les travailleurs de l’éducation et de la santé, ainsi que la saisie des biens mal acquis au profit de l’investissement public. L’engagement de la Liste étudiante à rendre publics tous les contrats et à réexaminer les accords secrets et les lois spéciales par lesquels l’ancien régime concluait ses marchés constitue un point de départ.

Ce sont là de réelles avancées. Mais le programme ne dit pas comment la Serbie doit cesser d’être un pays de main-d’œuvre bon marché. Au-delà de l’engagement lui-même, sa vision du développement en reste aux formules générales : une « économie de la connaissance », des aides aux start-up et aux entrepreneurs nationaux, une réorientation vers des secteurs « à forte valeur ajoutée ». Il n’y a ni mesures concrètes ni politique industrielle élaborée qui permettraient de rendre l’économie moins dépendante des capitaux étrangers et de la faire remonter depuis le bas des chaînes d’approvisionnement des multinationales. Il promet une économie de marché plus juste, et non une économie différente.

Les pressions extérieures mettront vite ces intentions à l’épreuve. L’Union européenne, qui a longtemps traité Vučić en garant de la stabilité et des investissements, salue désormais les étudiants comme l’incarnation de ses valeurs, et attend en retour un alignement, avant tout sur les sanctions contre la Russie, une question sur laquelle huit États membres ont bloqué, en juillet encore, l’avancée des négociations d’adhésion de la Serbie. La Liste étudiante a déclaré qu’elle n’instaurerait pas de sanctions. Bruxelles attendra également que la mine de lithium de Jadar, qu’elle a désignée comme projet stratégique, aille de l’avant. La France attendra que son contrat d’avions de combat soit honoré, Israël son usine de drones, la Russie sa participation dans le secteur pétrolier et gazier, la Chine ses contrats d’infrastructure. Chacun des patrons de l’ancien régime cherchera désormais à conclure le même marché avec le nouveau.

Le changement de gouvernement ouvre pourtant aussi des possibilités qui n’existaient pas auparavant. Sous des politiciens professionnels qui monnayaient tout, des marchés publics à la question nationale, les décisions se prenaient à huis clos. Un gouvernement issu d’un mouvement bâti sur l’exigence de transparence aura plus de mal à faire de même. L’adhésion à l’UE, longtemps négociée à l’abri des regards, peut devenir un objet de débat public. Surtout, ce changement ouvre la voie à la démocratisation d’institutions qui, pendant plus d’une décennie, ont servi un seul parti.

Il en va de même pour le Kosovo. Pendant des années, la rhétorique nationaliste à usage interne est allée de pair avec des accords conclus à Bruxelles et à Washington, dont l’opinion publique n’a connu le contenu que par bribes. Ayant fondé tout son combat sur le respect de la Constitution, la Liste étudiante peut difficilement adopter une position différente de celle inscrite dans son préambule, qui définit le Kosovo comme partie intégrante de la Serbie. Mais elle peut aborder la question plus ouvertement, en disant aux citoyens ce qui se négocie, et en développant les contacts et la coopération entre les deux sociétés plutôt que de tout réduire à la reconnaissance ou à la non-reconnaissance. La compréhension mutuelle et la coopération pourraient se construire autour de questions pressantes pour les deux parties, comme l’approvisionnement énergétique, les transports, l’économie et l’environnement. Les progrès, toutefois, ne dépendent pas de Belgrade seule. Le gouvernement d’Albin Kurti a maintenu la pression sur la communauté serbe du Nord et bloqué l’autonomie qui lui avait été promise. Sans un partenaire disposé à aller dans le même sens, l’ouverture de Belgrade ne suffira pas.

Le mouvement après la victoire

Ce qui décidera si cette élection marque un véritable changement ou un simple changement de gouvernement, c’est le sort du mouvement qui l’a remportée. La Liste étudiante n’a jamais eu vocation à remplacer le mouvement. Elle a été conçue comme un instrument : ses candidats ont été choisis selon des critères fixés par les plénums étudiants, qui ont aussi voté son programme. Les plénums étaient le principe, la liste le moyen.

Cette distinction va maintenant être mise à l’épreuve. Les institutions ont leur propre logique. Les majorités parlementaires, les ministères et la discipline nécessaire pour maintenir une majorité soudée éloignent les élus de ceux qui les ont élus pour les tirer vers les exigences de l’exercice du pouvoir. Le mouvement a déjà débattu du degré de contrôle que les plénums devraient exercer sur leurs candidats. Ces tensions ne feront que s’accentuer une fois la liste au pouvoir.

La démocratie directe est née dans les facultés et les quartiers, et la question est désormais de savoir comment inscrire ses principes dans les institutions. Il existe des moyens concrets de s’y atteler : des budgets participatifs à l’échelon local, un poids réel, et non plus seulement consultatif, accordé aux décisions des assemblées locales, la publicité par défaut des dépenses publiques et des décisions officielles, le renforcement des organes de contrôle indépendants, la mise en place d’un contrôle civil de la police et le soutien à l’organisation syndicale.

La force du mouvement n’a jamais résidé dans la liste. Elle résidait dans les gens qui se sont organisés eux-mêmes, dans les alliances avec les syndicats et les agriculteurs, et dans les centaines de milliers de conversations menées de porte en porte. Si ces structures restent actives, elles peuvent exercer sur le nouveau gouvernement un contrepoids venu d’en bas, indépendant de lui, et maintenir à l’ordre du jour les questions que le programme laisse en suspens. C’est là que la gauche a un rôle à jouer : donner un contenu social au consensus anticorruption, et affirmer que la corruption n’était pas une aberration de l’ancien régime, mais la logique même qui organisait son modèle économique.

À plus long terme, la conséquence la plus importante sera peut-être celle qui est aujourd’hui la moins visible : les conditions d’un retour à une vie politique où les partis représentent réellement des groupes sociaux, et non eux-mêmes. Le mouvement a comblé le vide laissé par les partis professionnalisés. La capacité de nouvelles organisations politiques, y compris à gauche, à s’appuyer sur l’expérience des plénums et des assemblées locales façonnera la politique serbe bien après ce gouvernement.

Le changement de gouvernement ne résoudra pas les problèmes structurels de la Serbie. Il peut, au mieux, créer les conditions pour s’y attaquer. Il y a deux ans, rares étaient ceux qui croyaient qu’un mouvement sans leaders, sans partis et sans accès aux grands médias pourrait vaincre un dirigeant autoritaire comme Vučić. Qu’il puisse à présent changer le système qui le soutenait dépend moins du nouveau gouvernement que de la capacité du mouvement qui l’a porté au pouvoir à continuer d’exister.


Image d’illustration : Un graffiti géant « студенти побеђују » (« Les étudiants gagnent ») peint au pochoir sur la chaussée, au croisement de Kneza Miloša et de Nemanjina à Belgrade. Photographie du 9 juin 2026, par DarkVador79-UA, (CC BY 4.0)

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