Pour Alice, pour Maël, pour nos enfants


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Pour Alice, pour Maël, pour vous faire une confidence
j’ai une petite fille Alice
elle est lycéenne à Arles,
elle est belle
elle manifeste
pour de meilleures conditions d’études
elle travaille bien
très bien même

mais ce n’est pas le problème
le problème
C’est que ma fille Sarah, sa mère m’a dit
qu’à Arles, Alice s’était fait
« lacrimaniser »

Un mot étrange
pour une chose qui ne l’est pas.
Un mot qui pique les yeux
qui serre la gorge

qui fait entrer la peur
par la fenêtre
et sortir l’enfance
par la porte.

Alors oui j’ai eu un sacré frisson
un frisson
qui ne savait pas encore
qu’il allait devenir
une colère.

Puis j’ai appris
qu’à Tours
un gosse comme Alice
Maël seize ans avait perdu un œil.
À seize ans
on devrait perdre son premier amour, ses clés, un peu de temps
un peu d’innocence
mais pas un œil.
Pas sous le tir
d’un LBD, directement dans la tête

Et puis Lens.
Un autre lycéen.
Une main.
L’usage d’une main
arraché par une grenade
tirée par la police.

Une main
celle qui écrit, celle qui dessine, celle qui tient
celle qui caresse
celle qui lève le doigt
pour dire, ne m’oubliez pas
j’existe, je suis là.

Et avant cela
une jeune lycéenne, comme Alice
étranglée.
Il paraît que c’est ainsi
que l’on apprend désormais
à la jeunesse à devenir citoyenne.

Et maintenant

voilà la cavalerie, carrément
avec leurs cavaliers casqués
leurs armures anti émeute

On dirait
qu’un siècle s’est trompé de siècle.
On dirait
que la jeunesse demande des cahiers, des profs, des conditions d’études normales
et qu’on lui répond
par des grenades.
Par des chevaux.

Alors moi, le grand père d’Alice
je ne sais plus très bien
comment ranger ma colère.

Je ne sais plus
où poser mes larmes.
Je ne sais plus
comment penser à Alice
sans penser à Maël
sans penser à cette main
sans penser à cet œil
sans penser à cette jeune fille

je vais le dire
même si le mot est laid
même s’il brûle ma bouche
même s’il ne faudrait peut-être pas

Je ressens de la haine.
Une haine immense contre ce qui frappe
ce qui blesse, ce qui mutilе, ce qui étrangle
ce qui transforme
des lycéens en cibles.

Laissez-les apprendre.
Laissez-les rêver.
Laissez-les avoir seize ans.

Image : Manifestation lycéenne du 6 octobre – www.photothèque.org

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