Séquences d’une vie militante (9) – Expert de l’éducation nationale


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Nos Révolutions a l’honneur de publier les mémoires de Michel Duffour. Militant communiste des années 60 jusqu’à aujourd’hui, Michel Duffour fut secrétaire de section, élu local, sénateur, ministre… Un engagement politique ininterrompu, que nous aurons la chance de suivre, chaque semaine, au fil des pages de ses mémoires.

Retrouvez ici le dernier épisode, Séquences d’une vie militante (8)

Des enseignants en majorité syndiqués

Comme tous les enseignants du primaire, j’ai été confronté à l’ambiance anesthésiante impulsée par les dirigeants du syndicat national des instituteurs. Mais loin de bouder ce combat, je l’ai affronté. Dès mes premiers mois j’ai affaire à des directeurs assez représentatifs des cadres de la profession. Tous se réclamaient de la gauche, cela va sans dire, mais étaient viscéralement hostiles aux thèses communistes. Les dithyrambes sur le mutualisme corporatif, tel qu’ils le vivaient, étaient la règle.

L’engagement syndical ne me déplaisait pas, peut-être pour en découdre avec les caciques du SNI, le syndicat national des instituteurs, qui n’avaient rien pour me séduire. J’ai toujours eu la dent dure contre l’hypocrisie de la méritocratie, contre cet “universalisme républicain” ignorant volontiers les fractures sociales et sacralisant une école publique, une école prétendument égalitaire qui parait-il donnait sa chance à qui voulait la saisir. J’ai senti assez tôt, sans lire Bourdieu, le rôle joué, le plus souvent inconsciemment, par ces “hussards noirs” dans les discours accompagnant la “mission civilisatrice” de la France dans les colonies. Dans le même temps, c’est la contradiction, j’ai toujours défendu la profession, n’oubliant pas les tirades des hommes de Vichy contre ces instituteurs ayant démoralisé la France. Paul Claudel dans son journal (cf tome 2 La Pléiade) ose cette affirmation odieuse “Les trois fléaux de la France sont la pornographie, l’alcool et les instituteurs primaires.” Ce sont des injures devant lesquelles on fait corps. 

Dès le second semestre de ma première année, jeune débutant, fraîchement affecté dans une classe de transition de Meudon, je suis le seul gréviste de l’établissement et je descends avec mes élèves dans la cour de l’établissement, face au principal du collège qui n’en croyait pas ses yeux. Je n’ai plus en tête les raisons de cette grève d’une heure. Probablement un appel lancé par tous les syndicats du service public, à cesser le travail, appel que la direction de la FEN, la Fédération de l’Éducation Nationale, n’avait pu éviter mais en faisant tout pour qu’il soit sans effet.

“Notre” courant syndical amorçait en ce début de décennie un tournant. La décision du bureau politique du Parti, prise huit ans plus tôt, d’appeler les enseignants communistes à quitter la CGT et à militer au sein de la FEN n’était plus contestée. Alfred Sorel devint alors le porte-parole national du courant et la Seine-et-Oise, son département, était en pointe dans le renouveau impulsé par la tendance. J’ai alors fréquenté assidûment les réunions qui se tenaient à Argenteuil et j’ai servi de relais à notre organisation syndicale dans toutes les écoles où je fus nommé.

Nationalement, cette histoire syndicale fut une belle page du combat des enseignants communistes. En mêlant intelligemment une forte présence auprès de la corporation enseignante, en popularisant des revendications simples sur la formation des maîtres et l’exigence de moyens pour baisser les effectifs par classe, en faisant largement écho aux préoccupations pédagogiques portées par des groupes amis tels que le GFEN, en prenant le contre-pied des directions de la FEN, interlocutrices complaisantes des ministres en place, les équipes constituées autour de Sorel prirent pied, par un solide travail d’organisation, dans des départements toujours plus nombreux. Étant happé par d’autres tâches militantes, je ne fis pas partie de ces équipes, mais ce fut une affaire de circonstances. 

Les avancées de la tendance syndicale pas à pas

Lorsque les Hauts-de-Seine prennent corps, les tenants de la ligne majoritaire ont la main sur l’appareil syndical. De 1966 à 1970, peut-être 1971, le rapport des forces bouge progressivement pour devenir irréversible. Je vis cette période en étant le responsable départemental de la fédération, chargé de suivre ce secteur. Il fallut peu d’années, mais beaucoup d’énergie militante à nos camarades, pour ouvrir une nouvelle séquence. Les réunions se succédaient. Aux réunions regroupant les seuls syndicalistes, ceux se reconnaissant dans les objectifs de la tendance, s’ajoutaient des réunions convoquées par notre fédération pour ses seuls adhérents. Ces réunions étaient claires et écartaient toute confusion. Des camarades bien évidemment fréquentaient les deux types de réunions, sans s’en cacher, mais les objectifs des réunions étaient soigneusement pesés. Nous mettions à l’ordre du jour des réunions de la fédération des sujets très directement politiques. Nous faisions en sorte de déconnecter les enjeux du syndicat de nos urgences politiques.

Dans mon souvenir, c’est dans les réunions de la tendance, et uniquement là, qu’étaient élaborées les orientations et les mots d’ordre syndicaux. Nous nous gardions de tout “noyautage” qui aurait mis mal à l’aise nos amis de la tendance. Ce fut certainement une des raisons des avancées du courant. Nos alliés ne furent jamais des “idiots utiles” manipulés par les états-majors communistes. Ils étaient le plus souvent des progressistes souhaitant garder leur indépendance politique, des socialistes “de gauche” n’ayant pas accepté les compromis passés par la SFIO avec les différents pouvoirs.

L’âme et le maître d’œuvre des victoires dans le département fut André Rustin. André et son épouse Mireille, cette dernière avait en charge nationalement le secteur des maternelles et a écrit des textes brillants sur l’école et la petite enfance, étaient des gens tout à fait remarquables. Connaissant aussi bien qu’un très haut fonctionnaire tous les arcanes de l’éducation nationale. Les Hauts-de-Seine eurent avec les Rustin des syndicalistes de premier plan mais le département ne fut pas une exception. Plusieurs dizaines de départements connurent la même histoire. Le courant réformiste, solidement soutenu par le parti socialiste, résista longtemps à la pression que nos camarades exerçaient. C’est tout un empire mutualiste et financier qui était en jeu. Lorsque nous fûmes dans les années soixante-dix en situation de diriger la MGEN en Seine-et-Marne, c’était une “première”, la section départementale fut dissoute carrément par la direction nationale pour écarter le danger.

Tous ces épisodes ne se résumaient pas à une confrontation entre appareils. Des options éducatives s’opposaient. Les références aux grands textes de l’après-guerre, le plan Langevin-Wallon en tête, n’étaient pas identiques. Ce plan était pour nous, communistes et syndicalistes d’Unité et Action, une “bible”. Il n’était pour nos concurrents syndicaux qu’une lointaine référence, qui avait été vite enterrée par la cogestion du système éducatif dans les vingt ans qui suivirent la guerre. A partir de la fin des années soixante, toutes les communes des Hauts-de-Seine, les exceptions devaient se compter sur les doigts d’une main, eurent des directions syndicales adoptant la ligne “unité et action”.

Mon objectif principal fut alors de constituer des cellules d’établissements scolaires. Dans le secondaire c’était une tradition ancienne. Dans l’enseignement primaire c’était une nouveauté. Les établissements n’étant pas par leur taille en mesure d’accueillir une cellule, je me suis battu pour que les cellules soient inter-établissements. Aidé par Albert Ferracci en poste alors dans les Hauts-de-Seine avant son retour en Corse, nous avons réussi à regrouper ville par ville les instituteurs communistes dans une ou plusieurs structures selon leur nombre. Cette décision aurait dû être banale mais elle n’allait pas de soi. Je dus m’en expliquer auprès du secteur national d’organisation qui avait mis en cause notre choix. Même sur de petites choses les dogmes avaient la peau dure. Il me fallut prouver que deux ou trois écoles d’une même localité constituaient un lieu géographique unique permettant la création d’une cellule d’entreprise.

Expert de l’éducation nationale

Ma priorité était d’affirmer l’influence du parti parmi les enseignants. J’ai exercé cette responsabilité dans les Hauts-de-Seine durant les quatre années qui ont suivi mai 68. Dès mon arrivée en tant que permanent, avant même d’être élu au secrétariat fédéral, je suis chargé de l’ensemble du secteur de l’enseignement, universités comprises. 

Je fus vite plongé dans le grand bain. J’eus droit comme baptême du feu durant une bonne année, si ce n’est deux, à une “messe” hebdomadaire avec Pierre Juquin. Pourquoi ce terme de messe que je ne fus pas le seul à employer? Responsable nationalement de tout ce qui avait trait aux questions de l’enseignement, Juquin était un personnage qui par son brio en imposait. Normalien, député, remarquable orateur, il avait permis au parti de revisiter au cours des années soixante sa vision de l’école. Ses analyses, je dis volontiers “ses”, car il n’hésitait pas à se les approprier même quand elles étaient collectives, avaient un écho au-delà même du parti.

Tous les lundis matins nous nous retrouvions à une vingtaine, parfois plus, rue Gît-le-Coeur. Nous étions des dirigeants syndicalistes communistes de la FEN et des responsables des fédérations de l’Ile de France. En règle générale Juquin parlait longtemps, très longtemps, c’est pourquoi j’évoque la “messe”, et survolait l’évolution du monde, les derniers livres parus, commentait Althusser, Bourdieu et Passeron, livrait ses confidences sur les débats au sommet du Parti et faisait promettre à ses auditeurs de n’en rien rapporter aux simples militants incapables de saisir la complexité de ses appréciations. C’était fascinant et irritant. De belles séquences sur la vanité du pouvoir.

J’y ai néanmoins appris beaucoup de choses. Je serais injuste de le cacher. Pierre Juquin avait d’immenses qualités. Si de nombreux militants à mon image aimaient bien “en douce” le brocarder pour l’égocentrisme qu’on lui prêtait, Georges Marchais sut durant de longues années en faire une plume et un porte-parole qui rendit à la direction de fiers services. Quand il fut rejeté, mais il y mit du sien en se présentant aux élections présidentielles contre André Lajoinie, on ne se priva pas de lui accoler l’image d’un homme sans principes et porteur d’un opportunisme léger. Je ne fus pas le dernier à le dire. J’avoue que son travail colossal sur Aragon m’a fait oublier certains de mes jugements lapidaires. 

J’ai passé du temps sur les questions universitaires et sur Paris X. J’avais bien entendu acquis grâce à mes contacts des compétences indéniables sur les sujets tournant autour de l’école et du monde enseignant. Mes camarades me traitaient comme un “expert”. L’évolution de l’Université Paris X, toute jeune université, préoccupait au plus haut point nos dirigeants mais c’était une terre inconnue. Aucun responsable ne s’était penché jusqu’alors sur les contenus de cette “nouveauté” considérable pour le département. Les conséquences de la démocratisation des études sur le développement de l’enseignement supérieur semblaient lointaines. Elles étaient pourtant d’une actualité brûlante. J’ai accompagné à l’automne 1968 notre député Raymond Barbet, maire historique de Nanterre, dans une audience auprès d’Edgar Faure, alors ministre d’état. Raymond Barbet était un élu incontournable, connaissant sur le doigt de la main tous les dossiers locaux. Mais manifestement pas celui de l’Université.

J’avais pour ma part à l’esprit tous les dossiers sur la situation de Paris X, les retards préjudiciables à son développement. J’étais content. Le maire de Nanterre se préoccupait enfin d’une université qui ne pouvait plus être considérée comme un îlot, totalement étranger à la ville dans laquelle elle était implantée, une simple boursouflure détachée de la capitale. Je m’étais préparé à avoir une discussion serrée, conscient de la dimension du personnage que nous avions face à nous. Je n’en eus pas l’occasion. Edgar Faure, en grand politicien, ignora superbement ma présence et, après avoir marqué tout le plaisir qu’il avait de me connaître, se lança avec brio dans un long monologue sur la résorption des bidonvilles, sur la chance que la zone d’affaires de La Défense serait pour Nanterre, sur l’admiration qu’il portait aux maires communistes pour la rigueur de leur gestion et fit mine d’ignorer le but de notre visite. Par ses flatteries envers mon aîné, par les rappels de leurs complicités parlementaires et par son éloquence, le ministre nous roula dans la farine. Raymond Barbet me fit comprendre qu’il était déplacé de poser une question et que le temps consacré par ce haut personnage à une délégation communiste était en soi la reconnaissance de notre importance. J’eus ce jour-là un peu honte de notre amateurisme. 

Quelle fut mon activité réelle sur toutes les questions tournant autour de Paris X ? Je dois admettre avec le recul du temps que nous sommes passés à côté de beaucoup de choses. Je ne pense pas avoir eu une seule intervention marquante au conseil général sur le sujet. Quand c’était nécessaire, je travaillais les dossiers avec nos amis syndicalistes. Mon approche toutefois n’a jamais été bien loin. Je connaissais les revendications du personnel enseignant et administratif. J’étais donc en mesure d’évoquer en réunions ou dans notre presse le manque de moyens. Je n’ai pas le souvenir d’avoir été en situation de “penser” le développement de Paris X, d’imaginer les liens que l’Université aurait pu avoir avec la vie du département. Charles Pasqua en revanche a su le temps venu prendre une initiative avec son pôle Léonard de Vinci. Nous n’avons eu cesse de le brocarder et de dénoncer, non sans raisons, ce projet concurrentiel à l’Université publique et terriblement budgétivore. Il n’en demeure pas moins que cet équipement vit toujours et a trouvé son créneau.

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