Dimanche 26 juillet, une centaine de personnes se sont rassemblées rue Amédée Huon, à Ivry-sur-Seine, cinq jours après une intervention policière d’une violence inouïe au cœur d’un après-midi d’été. Un rassemblement à l’initiative des habitant·es du quartier, avec le soutien d’Assa Traoré, qui a pris des allures d’assemblée populaire.
Le 21 juillet, le quartier Huon vivait sa fin de journée d’été : les familles réunies au pied des immeubles, les enfants au city stade, et le goûter partagé que les mères du quartier préparent à tour de rôle. « On était dans la convivialité », résume Mme Koné. Restée au sol lors de l’intervention, cette habitante le dit pourtant la tête haute : « Je n’ai pas peur. Je suis fière d’être française, malienne, fière d’habiter ici, fière des jeunes du quartier "
Une fierté que partage cette autre mère du quartier qui, s’exprimant en soninké, rappelle que ses ancêtres ont fait la guerre pour ce pays : « Nous avons chacun des origines, mais nous sommes tous français. » C’est cette convivialité et cette dignité que la BAC de Créteil est venue briser. Gaz lacrymogènes au milieu des enfants, mères bousculées, jeunes violentés. Une fillette de dix-huit mois pourrait garder des séquelles des gaz. « Nos enfants sont traumatisés », témoigne une habitante. « Certains pleurent, d’autres ont peur de la police, d’autres font des cauchemars. Sommes-nous coupables d’avoir demandé la tranquillité ? Ou encore de vivre dans cette cité ? Nous demandons le même respect et la même dignité que tous les citoyens. »
" Ce qu’on a vécu, c’est ce que beaucoup d’autres vivent en France. Personne n’est à l’abri de ces voyous légaux », a lancé Fanta, à l’origine de la mobilisation, avant d’annoncer le dépôt de quinze plaintes et d’appeler chacun à filmer et à faire des réseaux sociaux une arme de vérité. Elle complète par une série de questions adressées à l’État : « Comment tant d’équipages de Créteil se sont-ils retrouvés sur place en si peu de temps ? Et pourquoi ce moment-là, alors que le quartier est patrouillé tous les jours et qu’une interpellation, s’il y avait matière, était possible à tout autre moment ? "
À la tribune, dimanche, figurait également Assa Traoré, dont l’appel a été largement relayé. Dix ans après la mort de son frère, Adama Traoré, des mains de la gendarmerie à Beaumont-sur-Oise, elle poursuit son combat pour la vérité et la justice. Sa présence, comme ses mots rappelant que les violences policières sont nationales et systémiques dans les quartiers populaires.
" Nos quartiers ne sont pas des zones de guerre », a-t-elle martelé. « Les enfants ne doivent pas être confrontés à des armes, à des gaz lacrymogènes. On ne veut pas d’une police qui tabasse nos enfants, qui les fait suffoquer. On veut une police qui protège. » Puis, en guise d’horizon politique autant que de promesse : « L’égalité ne doit pas être un rêve, mais une réalité pour tous. On est là pour dire stop, et pour construire la suite ensemble. »
La suite, le quartier a montré qu’il avait commencé à la construire. Dans la panique des gaz, la solidarité s’est organisée immédiatement : les jeunes ont mis les plus petits à l’abri, loin des fumées.
À la tribune, Almamy Kanouté a appelé à « s’armer d’intelligence et de savoir », à maîtriser ses droits et ses devoirs face à ce qu’il nomme les « forces du désordre » : « Je me sens protégé quand je suis avec mes camarades. On doit être dans l’action en continu et les élus doivent monter au créneau quand il y a injustice. »
Les élus, précisément, étaient présents. Philippe Bouyssou (PCF), maire d’Ivry, a déclaré : « Je suis très fier d’être maire d’Ivry quand je vois la réaction du quartier. Garder la paix, c’est assurer de manière égale la sécurité de toutes et de tous. » Pour lui, les quinze plaintes déposées permettent aussi « d’archiver le fait qu’il y a eu une attitude anormale de la police », avant de conclure : « de A à Z, la municipalité sera à vos côtés », avec un courrier adressé à la préfecture et au ministre de l’Intérieur pour que toute la lumière soit faite.
Mathilde Panot (LFI), qui a écrit elle aussi à la préfecture et au ministre, a appelé à la dissolution de la BAC. Et Elsa Touré, habitante et élue d’opposition de Corbeil-Essonnes, est venue témoigner d’une intervention similaire dans sa ville, lors d’un événement familial commémorant la mort de l’un des leurs, en soulignant une différence : à Corbeil, aucune plainte n’a été déposée, et aucune solidarité n’est exprimée par la majorité municipale.
Cette impunité que le quartier déplore, les institutions la documentent : la Cour des comptes vient de juger défaillant le contrôle déontologique et disciplinaire des forces de sécurité intérieure. Et loin de la corriger, le pouvoir s’apprête à la graver dans le marbre : l’Assemblée nationale vient d’adopter, par les voix conjuguées du bloc central et de l’extrême droite, la présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre, le « permis de tuer », idée sortie du programme de Jean-Marie Le Pen. Tout tir policier présumé légal, la charge de la preuve renvoyée aux familles des victimes. Comme le dit Assa Traoré : « La loi permis de tuer est en train de passer. On ne va pas se laisser faire. »
Le texte arrive au Sénat : la bataille continue, dans les institutions (avec notamment la pétition déposée sur le site de l’assemblée nationale, ayant recueilli 730 000 signatures), comme dans la rue, avec en ligne de mire la mobilisation nationale du 19 septembre, qui doit réunir associations contre les violences policières, syndicats, ONG et organisations politiques.
Le quartier Huon, lui, a déjà ouvert la voie : filmer, porter plainte, s’assembler, refuser de baisser la tête. Pour que l’égalité cesse d’être un rêve.
Image d’illustration : Photographie par Nos Révolutions
