Ivry-sur-Seine : la croix et les bannières


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Le 11 juin, en pleine séance du conseil municipal d’Ivry-sur-Seine, alors que les élus débattent du règlement intérieur, l’élu Rassemblement national Kévin Nader sort un crucifix de sa poche, le brandit face à l’assemblée et entame une prière. La cible ne fait guère de doute : deux élues de la majorité portent le voile, et l’élu entend démontrer, croix à la main, que la laïcité serait appliquée à géométrie variable dans cette ville dirigée par les communistes. La séance est suspendue. La séquence, elle, ne l’est pas : en quelques heures, les images et la réaction du maire font le tour des plateaux et des rédactions.

Trois semaines plus tard, jeudi 2 juillet, des centaines d’Ivryennes et d’Ivryens se rassemblent devant l’hôtel de ville pour dénoncer le Rassemblement national. Récit d’une riposte populaire, et analyse de ce qu’elle affronte.

Petit rappel pour qui prendrait le feuilleton en cours de route

La prière du 11 juin n’est pas tombée du ciel, si l’on ose dire. Depuis des mois, l’extrême droite a fait d’Ivry-sur-Seine un terrain de manœuvres. L’an dernier, des militants communistes étaient agressés en marge du C9M, le défilé annuel de l’ultradroite néonazie. Aux dernières élections municipales, le Rassemblement national a présenté une liste qui a recueilli 10,87 % des suffrages, soit 1 556 voix, décrochant deux élus, une première dans l’histoire municipale d’Ivry. Depuis, le parti occupe méthodiquement le terrain : tractages aux sorties de métro avec le renfort de militants venus de toute l’Île-de-France, tandis que des affiches du réseau suprémaciste blanc « White Lives Matter » apparaissent sur les murs de la ville, jusqu’à recouvrir les anciens locaux du Parti communiste français.

Au conseil municipal, l’élu RN élargit l’offensive. Contre la programmation du Luxy, le cinéma municipal. Contre la rémunération des cadres de la ville. Contre la participation des résidents étrangers à la vie démocratique. Contre SOS Méditerranée. Contre le logement social. Contre la solidarité avec le peuple libanais sous les bombes. Puis vint le crucifix.

L’idée d’un rassemblement citoyen, portée par les syndicats, les associations et les forces politiques, s’impose alors progressivement parmi les Ivryens. Il s’agit ainsi d’opposer à une entreprise de banalisation de l’extrême droite une démonstration de solidarité et de vigilance démocratique.

Des centaines sur le parvis de la mairie

Jeudi 2 juillet, 18 heures, parvis de la mairie. Le rassemblement, initié par la CGT, déposé par la section PCF d’Ivry-sur-Seine, porté par de nombreuses composantes de la vie politique, syndicale et associative, commence. Sont présents des communistes, des insoumis, des écologistes, des trotskystes ; de nombreux syndicalistes sous leurs drapeaux, à l’appel notamment de l’UD CGT du Val-de-Marne et des syndicats des agents communaux ; des associations de quartier ; et beaucoup d’habitants sans carte ni mandat, venus parce qu’on ne laisse pas insulter sa ville. Des délégations d’élus et d’habitants de Gentilly, de Grigny et de Gennevilliers font aussi le déplacement en soutien. On note la présence du maire Philippe Bouyssou, du sénateur communiste du Val-de-Marne Pascal Savoldelli, de la présidente du groupe communiste au conseil régional d’Île-de-France Céline Malaisé, et de la candidate du NPA-Révolutionnaires à l’élection présidentielle, Selma Labib.

Au micro, les prises de parole sont, pour l’essentiel, syndicales. Faute de temps, le choix est fait de privilégier les organisations du monde du travail. Ce n’est pas illégitime : l’extrême droite est aussi un adversaire du mouvement syndical, des droits sociaux et des libertés collectives. Mais cette contrainte révèle en creux une limite de l’exercice. Car si le combat contre le Rassemblement national ne peut se mener sans le front syndical, il ne saurait non plus s’y réduire.

Les interventions de la CGT donnent d’ailleurs le ton du rassemblement. Elles ne se limitent pas à la défense des revendications professionnelles : elles inscrivent d’emblée l’affrontement avec l’extrême droite dans une conflictualité plus large, où se mêlent droits sociaux, démocratie locale et solidarité entre les habitants. Autrement dit, le terrain syndical ne se referme pas sur lui-même : il ouvre déjà sur une lecture politique de ce qui se joue à Ivry.

Dans ce prolongement, l’intervention du sénateur communiste Pascal Savoldelli vient expliciter et généraliser ce qui est esquissé. Il replace l’offensive de l’extrême droite dans un affrontement plus global : celui de la République comme bien commun et de la démocratie comme exercice réel du pouvoir populaire. À travers Ivry, rappelle-t-il en substance, c’est la légitimité même des classes populaires, dans toute leur diversité d’origines, d’héritages et de parcours, à faire vivre la République, à prendre la parole et à exercer le pouvoir démocratique qui est contestée. Une manière de rappeler que l’antifascisme engage un projet politique d’émancipation et de souveraineté populaire.

Une fausse note, toutefois, qu’il faut évoquer parce que la clarté se doit à tous. La FSU des agents communaux a choisi ce moment précis pour sortir du cadre de l’appel commun et prendre à partie l’employeur municipal — et la CGT au passage. Que les agents aient des griefs, c’est leur droit le plus strict : cela se porte face à l’employeur, dans les instances, par la grève s’il le faut. Mais les brandir au milieu d’un rassemblement antifasciste, sous les caméras de l’extrême droite venues chercher précisément l’image de la division, cela porte un nom : le corporatisme.

Encore faut-il en comprendre les ressorts. Quarante ans d’austérité ont progressivement dressé des employés du secteur public contre des employeurs publics, chacun défendant son segment dans la pénurie, et parfois même avec plus de vigueur dirigée contre des majorités de gauche de rupture que contre les politiques nationales qui les contraignent. Dans ce contexte, les lignes de conflictualité se brouillent et se déplacent. Mais cela n’efface pas l’essentiel : l’unité du camp du travail n’est jamais donnée, elle se construit, avec celles et ceux qui y sont disposés.

La fabrique a tourné à vide

Côté cour, voici notre homme. Kévin Nader arrive sous les huées. L’escortent les équipes de Frontières et de Boulevard Voltaire, les médias militants de l’extrême droite, caméras au poing. La méthode est rodée, c’est même devenu un genre : tourner autour du rassemblement, tendre les micros comme des hameçons, filmer les gens au plus près jusqu’à obtenir la réaction, puis baptiser « reportage » le produit de la provocation. L’incident se fabrique comme une saucisse, en circuit intégré. Le genre, du reste, n’est pas neuf : la réaction française a toujours eu sa presse de provocation : les ligues avaient leurs feuilles, l’extrême droite bollorisée a ses chaînes. Seul le format a changé.

Sauf que jeudi, la fabrique a tourné à vide. Pas d’incident, pas d’image, pas de saucisse. Des centaines de personnes déterminées et calmes, c’est terriblement décevant au montage.

À l’intérieur, pendant ce temps, le conseil vote un blâme. Sanction symbolique, dira-t-on – et c’est vrai : le droit des assemblées locales n’en permet guère d’autre. C’est une sanction politique nette malgré tout : l’assemblée élue d’Ivry a qualifié l’acte collectivement, publiquement, à l’exception des élus de la droite, qui n’ont pas pris part au vote – nous y reviendrons.

À qui parle Kévin Nader ?

Depuis Ivry, Kévin Nader ne parle pas aux Ivryens. Il parle à Marine Le Pen, à l’appareil de son parti, à la nébuleuse médiatique qui fabrique les carrières d’extrême droite. La mécanique est rodée : la provocation à tonalité islamophobe produit de la visibilité, la visibilité produit de la position interne, et la position ouvre la voie à une future investiture législative. Un schéma déjà observé ailleurs, à Creil, autour d’Alexandre Sabatou, aujourd’hui député de la 3ᵉ circonscription de l’Oise, dont la notoriété politique s’est construite notamment dans une campagne dirigée contre la mosquée de la ville.

Marx écrivait que les hommes font leur propre histoire, mais dans des conditions qu’ils n’ont pas choisies. Le personnage compte donc moins que le type social qu’il incarne : l’entrepreneur politique individuel, tout en capital médiatique, qui lance sa petite affaire avec un crucifix. Ce type est le produit d’une crise de la représentation dont le RN est à la fois le bénéficiaire et l’organisateur : il recrute sur ce profil, il promeut sur ce profil.

Les villes populaires comme nouvelle ligne de front

Pourquoi le RN a-t-il choisi Ivry ? Les élus d’extrême droite ont vendu la mèche eux-mêmes, en dénonçant le « bolchevisme municipal ». Anticommunisme simplet, mais un aveu précieux. L’expression a l’âge de son objet : Ivry est communiste sans discontinuer depuis 1925, l’époque de Georges Marrane, puis celle où Maurice Thorez fut député de la ville. La « banlieue rouge » comme construction de tout ce que le salaire ne pouvait pas payer aux classes populaires : le logement, le soin, la culture, les colonies de vacances. Et depuis un siècle, la réaction lui envoie ses procureurs : campagnes de presse des années trente qui voyaient un soviet dans chaque mairie ouvrière, croisades de guerre froide. M. Nader ressort le stock d’un siècle.

Qu’est-ce qui les insupporte, au juste, aujourd’hui ? Quatre logements sur dix sociaux, quand la spéculation dévore la petite couronne parisienne. Un cinéma municipal, le Luxy, qui pratique une culture populaire à des tarifs que le marché juge scandaleux. La commune, premier employeur de la ville, pour des services publics toujours denses. La solidarité organisée et votée ?

Il faut aussi regarder le sol, au sens propre. La désindustrialisation a vidé les usines : les Ivryens ont encore en mémoire la lutte de SKF, où les ouvriers en grève avaient occupé le site avant d’en être expulsés par les forces de l’ordre au milieu des années 1980. Le Grand Paris a fait de la petite couronne une nouvelle frontière de l’accumulation ; chaque hectare d’Ivry vaut désormais de l’or au mètre carré. Une municipalité qui soustrait durablement au marché quatre logements sur dix, qui maintient des équipements publics là où le privé compte des droits à construire, est un obstacle objectif à la rente foncière.

Reprenez maintenant la liste des cibles de l’élu RN au conseil, annoncée plus haut : le Luxy, les agents communaux, le Conseil des résidents étrangers, SOS Méditerranée, le logement social, la solidarité internationale. Point par point, elle est le décalque exact de ce qui fait qu’Ivry est Ivry : une ville populaire, métissée, aux portes de Paris.

Pendant ce temps, la droite renvoie « dos à dos » la municipalité et son provocateur. Jusqu’ici, la droite ivryenne s’était tenue à distance de ce genre de rapprochements : on combattait la majorité communiste dans les urnes et au conseil, on ne lui donnait pas l’extrême droite pour équivalent. Ce cordon-là vient de céder. L’élu de droite est un proche collaborateur d’Olivier Capitanio, le président LR du conseil départemental du Val-de-Marne : quand il parle, c’est aussi l’appareil départemental de la droite qui s’exprime. Et l’appareil a choisi sa pente : dans le département, plusieurs maires LR – à Villeneuve-Saint-Georges, à Bry-sur-Marne – intègrent les équipes rapprochées de Bruno Retailleau, candidat ultra-réactionnaire à l’élection présidentielle.

La laïcité retournée

La loi de 1905 fut arrachée contre une droite cléricale et antirépublicaine, qui y voyait la fin de la civilisation. Un siècle plus tard, ses héritiers en proposent une lecture profondément transformée : la neutralité qu’elle impose à l’État, ils entendent désormais l’étendre aux individus, ou plutôt à certains individus, ceux que les nouveaux discours réactionnaires construisent comme les « classes dangereuses » de notre temps.

Cette relecture n’est en effet ni universelle ni symétrique. Elle vise d’abord les femmes musulmanes, ou perçues comme telles, dont les signes d’appartenance religieuse sont érigés en problème politique. Dans le même temps, elle s’accompagne d’une réactivation d’un héritage chrétien présenté comme culturel, sinon civilisationnel. À l’extrême droite, une laïcité restrictive à l’égard de certaines expressions religieuses coexiste ainsi avec la normalisation d’une tradition chrétienne dans la République.

Ce glissement a son calendrier. Décembre 2025 : la loi créant un statut de l’élu local introduit, presque incidemment, l’exigence de « respect du principe de laïcité » parmi les engagements des élus. Mars 2026 : un juge des référés à Chalon-sur-Saône valide, pour la première fois, l’interdiction de signes religieux pour des conseillers municipaux, rompant avec une jurisprudence constante qui distinguait l’élu, représentant du suffrage universel, de l’agent du service public. Dans la foulée, plusieurs propositions de loi cherchent à généraliser cette exigence de neutralité à l’ensemble des élus.

C’est dans ce cadre qu’il faut lire les scènes locales : la présence d’élues voilées est construite comme un problème politique, tandis que s’impose progressivement une redéfinition de ceux qui seraient autorisés à incarner la République. Après les mères accompagnatrices, ce sont désormais les élues issues du suffrage universel qui deviennent la cible.

Il faut enfin dire le prix, qui donne la mesure réelle de l’affaire. Depuis le 11 juin, le maire Philippe Bouyssou, Estelle Boufala et Fenda Diarra, ainsi que les organisations ayant pris publiquement position, font l’objet de milliers d’insultes et de centaines de menaces de mort.

Cette séquence n’est pas sans poser question à l’ensemble des Ivryens, et en particulier aux organisations du mouvement ouvrier, qui vivent avec inquiétude le durcissement des conditions du militantisme dans la ville. Elle appelle une réponse collective à la hauteur des enjeux : la production de solidarités organisées et la construction de fronts communs capables de faire durablement refluer l’extrême droite.

Image d’illustration: Ivry-sur-Seine, 2 juillet 2026 – Rassemblement citoyen contre l’extrême droite sur le parvis de l’hôtel de ville, à l’appel de la CGT, du PCF d’Ivry-sur-Seine et de nombreuses organisations syndicales, politiques et associatives.

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