ÉDITO. La résistance est dans le pré


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Routine

Jeudi dernier, quelques minutes après mon arrivée à la chèvrerie pour la traite, j’ai vu Ultralevure, une de mes meilleurs chèvres, s’écrouler devant moi. Le miracle des ruminants – leur capacité à s’alimenter de végétaux grâce à une fermentation interne – fait aussi leur faiblesse quand l’alimentation est trop riche en protéines… La machine s’emballe et ne parvient plus à évacuer le gaz, l’animal gonfle littéralemen ; l’issue est fatale. Je n’ai même pas eu le temps de me demander si j’allais devoir l’amener chez le vétérinaire. Ce sont des choses qui arrivent mais ça fait mal, et l’impact sur la production se ressentira dans un petit troupeau comme le mien. 

Vendredi matin, Adorable, une des dernières chevrettes de 2025 à ne pas avoir encore mis bas ce printemps, a eu son premier chevreau. La mère et le petit sont en pleine forme, la journée commençait mieux.

Samedi soir, un peu avant minuit, en repartant d’une soirée de promotion d’un réseau de vente directe auquel je participe, mon utilitaire tombe en panne. Il faut une solution pour aller travailler dès demain matin, dimanche, à 6h30. Et puis Lundi c’est férié, le garagiste ne pourra diagnostiquer la camionnette que Mardi, et si c’est réparable je risque fort de ne pas l’avoir pour la semaine suivante – or j’en ai absolument besoin pour transporter des animaux. Tout ça risque de coûter cher pour un véhicule acheté il y a quelques mois. Mauvaise opération… Et puis, c’est une chose de plus à s’occuper, alors que le retard s’accumule déjà à cette période de l’année.

En fin d’hiver, il y a eu quasiment 2 mois sans pluie dans le Poitou, on est pas passés loin de la catastrophe pour les semis de printemps et pour l’herbe. La pousse s’était arrêtée, mais le retour de la pluie a évité que tout ne brûle comme en juin dernier où il avait fait 40 degrés. Cette année on a 35 degrés, pour une dizaine de jours, dès le mois de mai cette fois. Alors tout le monde se presse logiquement pour faire les foins maintenant ; mais si la canicule dure, les prairies juste fauchées brûleront.

Ce genre de préoccupations du quotidien que partagent les agriculteur·ices, sont évidemment plus lourdes à porter quand les difficultés économiques s’y conjuguent. Pour bon nombre d’exploitations la situation semble actuellement intenable, elle combine une hausse massive du prix des intrants sous l’effet notamment de la guerre Trumpiste au Moyen-Orient (le prix du GNR a doublé, +50 % pour les engrais azotés…) et des cours des produits agricoles toujours très bas (blé et maïs se vendent à peine plus de 200€/t, le lait de vache à moins de 50cts €/l).

Loi d’Urgence Agricole

C’est justement au prétexte de répondre à la colère agricole, encore fortement exprimée cet hiver – notamment contre la gestion de la crise sanitaire de la DNC et contre le traité européen de libre échange avec le Mercosur – qu’une nouvelle Loi d’Urgence Agricole a été promise par Sébastien Lecornu. 

Elle est débattue depuis quelques semaines à l’Assemblée et désormais au Sénat pour une adoption visée au mois de juin, à peine un an après une Loi d’Orientation Agricole puis la fameuse loi Duplomb contre laquelle plus de 2 millions de personnes avaient signé. Ce sont toujours les idées dévoyées de souveraineté alimentaire et la simplification qui sont utilisées pour justifier les mesures. Et comme pour les précédents, on peine à voir dans ce texte ce qui pourrait soulager le quotidien du moindre paysan.

Ce qui est criant en revanche, ce sont les nouveaux reculs du droit de l’environnement, au détriment de la santé publique, des écosystèmes et des agriculteurs·ices eux-mêmes… De nouveau le gouvernement répond aux demandes des dirigeants de la FNSEA, qui ne connaissent que le jeu de la compétitivité internationale – celui-ci pouvant se résumer en agriculture à exploiter davantage « les deux seules sources de toute richesse : la Terre et le travailleur ».

Par la même occasion est donc accréditée l’idée, relayée par les dirigeants de la Coordination Rurale, selon laquelle le problème de l’agriculture, ce sont les écologistes. Discours efficace pour échauffer des troupes contre un ennemi qui semble à leur portée. Des troupes malheureusement souvent composées de ceux qui pâtissent d’un système qu’ils contribuent à faire perdurer, qui leur vole toujours plus de la valeur ajoutée produite par leur travail, qui a fait disparaître les fermes de leurs parents et voisins, qui a fait d’eux de simples maillons ubérisés d’une industrie. Au sein du monde agricole aussi, la lutte des classes fait rage ; et la bourgeoisie manœuvre pour empêcher que se constitue une classe révolutionnaire consciente de sa force et des intérêts qu’elle partage avec le reste des classes populaires.

Be Water

C’est particulièrement sur les questions d’eau que les mauvais coups de la LUA pleuvent : recul de la protection des zones humides, complexification des procédures pour la protection des captages d’eau potable, réduction des consultations publiques sur les projets de stockage d’eau… Le texte va même très loin dans les négations démocratiques en la matière. D’abord en permettant aux préfets de prolonger plusieurs années des autorisations de prélèvement d’eau pour l’irrigation jugées illégales au tribunal. Mais aussi d’imposer des projets de stockage (bassines) dans les Schémas d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SAGE) ou de déroger à leurs règles. C’est donc le Ministère de l’Intérieur qui aurait le dernier mot sur la Justice et sur les règles collectives négociées entre les usagers. Tranquillement, la Macronie met en place les outils d’un régime autoritaire.

La démocratie de l’eau à la Française est unique mais notoirement insuffisante et déjà absolument viciée par la sur-représentation des intérêts de l’agro-industrie et l’abritraire préfectoral toujours prompt à les appuyer. Elle semble cependant encore trop gênante pour les appétits des pilleurs de nappes et de rivières.

Au moment même où cette offensive parlementaire est menée, la machine répressive contre les défenseurs de l’eau connaît aussi une activité frénétique. Déjà condamné deux fois cette année en attente d’un troisième verdict et convoqué plus tard dans une quatrième procédure, Julien Leguet co-porte parole et figure médiatique du mouvement anti-bassine sera de nouveau sur le banc des accusés ce mercredi aux côtés d’un porte-parole des Soulèvements de la Terre et deux responsables de la confédération paysanne. Il leur est reproché l’organisation de la manifestation de Sainte-Soline 2 en mars 2023.

Une foule de milliers de militant·es y eut à affronter les armes d’un dispositif répressif conçu pour faire la démonstration, dans les chairs et dans les mémoires, de ce qu’il en coûte de résister. Les observateurs de la LDH y avaient documenté l’usage indiscriminé de la force et l’entrave au secours. Les images des caméras piétons des CRS rendues publiques par Libération et Mediapart avaient mis au grand jour les ordres illégaux, ainsi que la volonté et la jouissance de nombre de gendarmes de mettre en danger la vie des manifestant·es. Les journalistes ont même pu identifier et révéler hier l’auteur du tir à la tête qui a occasionné les très lourdes blessures de Serge Duteuil-Graziani. Mais l’impunité des acteurs et de toute la chaîne de commandement perdure. L’IGGN et la Justice n’ont toujours rien vu !

Nous adressons toute notre solidarité aux blessé·es de Sainte-Soline ainsi qu’aux militant·es inquiété·es par la Justice. Dans l’adversité, des liens se sont tissés et la lutte s’est diffusée partout dans le pays. Chaque projet d’accaparement est désormais repéré et contesté, nombreux·ses sont celles et ceux qui connaissent des déboires en justice, des militant·es s’en prennent même régulièrement directement aux bâches des ouvrages… parce que l’urgence vitale est bien à arrêter le désastre. Par endroits et face à la même doctrine répressive les luttes sociales, écologistes et internationalistes se témoignent solidarité ; ou se rejoignent sur le chemin pour changer véritablement le quotidien des paysan·nes du Poitou, des travailleuses de l’aide à domicile ou des jeunes Kanaks.


Image d’illustration : photo de la mobilisation de solidarité aux militant·es de Sainte-Soline réprimé·es par la Justice, prise par l’auteur de l’article.

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