Nous remercions le média Peoples Dispatch, qui nous autorise à republier ici une version traduite en français de leur article du 28 décembre 2025, écrit par Pavan Kulkarni sur la guerre civile en cours au Soudan.
Il donne notamment la parole aux membres du Parti Communiste Soudanais, qui y expliquent le rôle des puissances régionales alliées aux États-Unis dans le conflit et la nature de leurs intérêts au Soudan. L’article revient également sur la révolution soudanaise de décembre 2018 à laquelle les communistes ont participé, et son lien avec la situation actuelle.
La guerre au Soudan oppose « deux factions d’une classe capitaliste parasitaire et compradore »
La guerre au Soudan n’oppose pas simplement « deux généraux, mais deux factions d’une classe capitaliste parasitaire et compradore », qui s’affrontent dans le contexte d’une lutte régionale et internationale pour le contrôle du territoire, des ressources et de la position géostratégique du Soudan sur la mer Rouge, affirme Sidgi Kaballo, membre du Parti communiste soudanais (PCS).
Alors que la guerre au Soudan – qui a déclenché la pire crise humanitaire en cours dans le monde – approche les mille jours, « la cessation des hostilités et une trêve humanitaire pour la nouvelle année » constituent un « objectif immédiat » des États-Unis, a déclaré le secrétaire d’État américain Marco Rubio lors de sa conférence de presse de fin d’année.
Donald Trump, a-t-il insisté devant le cabinet américain au début du mois, est « le seul dirigeant au monde capable de résoudre la crise au Soudan "
Pourtant, deux semaines auparavant, Trump lui-même avait expliqué ne rien comprendre à cette guerre. « Je pensais que c’était juste quelque chose de fou et hors de contrôle », avait-il déclaré dans son discours au Forum d’investissement américano-saoudien à Washington le 19 novembre. « Pour moi, ça avait juste l’air d’être un truc sans gouvernement, sans ceci, sans cela », avait-il alors précisé.
Le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane (MBS), « a expliqué toute la culture et toute l’histoire [du Soudan] » à Trump en marge d’un sommet sur l’investissement, « et c’était très intéressant à entendre, vraiment incroyable "
Au cours des deux ans et demi écoulés depuis le début de ce conflit, plus de 150 000 personnes ont été tuées et la moitié de la population est plongée dans une « faim extrême », certaines régions du pays étant en proie à la première famine officiellement déclarée dans le monde depuis 2020. Des maladies mortelles telles que le choléra guettent une population affaiblie par la faim, en particulier les personnes déplacées à l’intérieur du pays qui s’entassent dans des camps dépourvus d’installations sanitaires.
Même après le récent retour chez eux de plus de trois millions de personnes contraintes de fuir la guerre, quelque 9,3 millions de personnes restent déplacées à l’intérieur du Soudan, tandis que 4,3 millions de réfugiés supplémentaires ont fui vers les pays voisins, ce qui en fait la pire crise de populations déplacées en cours dans le monde.
" Monsieur, vous parlez de beaucoup de guerres, mais il y a un endroit sur terre qui s’appelle le Soudan, et c’est horrible ce qu’il s’y passe », Trump se souvient avoir entendu MBS lui dire. Mettre fin à cette guerre « serait la plus grande chose que vous puissiez faire », plus grande encore « que ce que vous avez déjà accompli "
Encouragé par ces flatteries, Trump s’est engagé à œuvrer pour la paix au Soudan, car « je vois bien combien c’est important pour vous et pour beaucoup de vos amis dans cette salle » a-t-il déclaré à MBS et aux riches investisseurs saoudiens présents au forum.
Mais jusqu’à ce que MBS lui dise « il existe un endroit sur terre appelé Soudan » et lui donne une leçon d’histoire et de culture lors de ce forum, Trump affirmait que le Soudan « n’était pas sur [s]es cartes "
Une longue histoire d’implication américaine au Soudan
Cela ne figurait peut-être pas dans les cartes de Trump, mais les États-Unis sont impliqués au Soudan depuis plus d’un demi-siècle, à commencer par le coup d’État militaire de 1958, deux ans seulement après l’indépendance.
Cette initiative s’inscrivait alors dans le cadre des efforts déployés pendant la guerre froide pour s’implanter au Soudan afin d’utiliser son territoire contre son voisin du nord, l’Égypte, dont le gouvernement – alors dirigé par Gamal Abdel Nasser – s’était rapproché de l’Union soviétique. À l’époque, Nasser avait « conclu un accord avec la Russie pour construire le haut barrage [d’Assouan] – un projet que les États-Unis et la Banque mondiale » convoitaient, a expliqué Sidgi Kaballo, éminent intellectuel soudanais et membre du comité central du Parti communiste soudanais (PCS).
Après la mort de Nasser en 1970, le nouveau régime égyptien, fermement aligné sur les États-Unis, s’est joint à ses exercices militaires tripartites dans le nord du Soudan. Ces exercices, destinés à entraîner les troupes américaines dans des conditions désertiques torrides afin de les préparer à une éventuelle invasion du Golfe, se sont poursuivis pendant près d’une décennie – du milieu des années 70 aux années 80 – sous le régime militaire de Gaafar Nimeiry.
Après l’arrivée au pouvoir des islamistes sous Omar el-Béchir à la suite du coup d’État de 1989, les États-Unis ont désigné le Soudan comme « État soutenant le terrorisme » en 1993. Cependant, après que le Soudan ait commencé à coopérer avec les services de renseignement américains et à les aider dans leurs opérations antiterroristes à la suite des attentats du 11 septembre, le rapport du Département d’État américain sur le terrorisme a décrit le Soudan comme « un partenaire solide dans la guerre contre le terrorisme "
Pourtant, le Soudan est resté sur la liste des États soutenant le terrorisme, jusqu’à ce qu’il signe les accords d’Abraham en 2020, normalisant ses relations avec Israël après avoir rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran plus tôt en 2016, s’alignant ainsi sur l’axe États-Unis-Arabie saoudite-Émirats arabes unis en matière de politique étrangère.
" Les intérêts américains au Soudan ont été principalement géopolitiques », affirme Kaballo, ajoutant que – encore aujourd’hui – les États-Unis s’efforcent d’empêcher la Russie d’établir une base militaire dans l’est du Soudan, sur la côte de la mer Rouge, et de bloquer le passage de la « Nouvelle route de la soie » chinoise à travers le pays.
Accaparement des terres, au nom de la libéralisation
Les alliés des États-Unis dans la région, à savoir l’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis – qui ont formé ensemble le Quad1 chargé de négocier la fin de la guerre en cours – ont eux un intérêt économique direct au Soudan.
Les usines agroalimentaires de l’Égypte dépendent des produits agricoles soudanais, en particulier de la viande et des graines oléagineuses comme le sésame et les arachides, non pas principalement pour l’alimentation, mais pour l’exportation, explique M. Kaballo, ajoutant que cela est crucial « pour sa balance commerciale ». La culture de plantes destinées à l’export et au fourrage est « un gaspillage de terres et d’eau qui devraient être utilisées pour produire des cultures vivrières » afin de nourrir la population soudanaise, fait valoir M. Kaballo.
La bataille ne porte pas seulement sur les produits, mais aussi sur les terres agricoles elles-mêmes. Arrosé par le Nil, ce pays d’Afrique du Nord possède la plus grande superficie de terres arables du continent.
De vastes étendues ont été cédées à des pays étrangers dans le cadre de la restructuration néolibérale prescrite par le FMI, alors même que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) mettait en garde contre « l’aggravation de la crise de la faim et de la malnutrition "
En 2014, l’Égypte s’est vu attribuer au moins 40 000 hectares2 de terres soudanaises pour une exploitation agricole directe.
Les ambitions de l’Égypte sur les terres soudanaises ont toutefois été éclipsées par celles des pays du Golfe appartenant au Quad. L’Arabie saoudite, qui avait déjà acquis plus de 40 000 hectares en 2010 s’est vu accorder 400 000 hectares supplémentaires en 2016, dans le cadre d’un bail à bas prix d’une durée de 99 ans. Plus tôt en 2015, la société Al-Dahra Holding des Émirats arabes unis avait manifesté son intérêt pour l’acquisition de près d’1 million d’hectares de terres.
La Révolution de Décembre
Avant que ces cessions importantes ne soient finalisées, la dictature d’Omar el-Bechir a été renversée par la révolution de décembre. Ce qui avait commencé comme une manifestation contre le triplement du prix du pain le 19 décembre 2018 s’est transformé en un mouvement de protestation massif en faveur de la démocratie dans tout le pays. Malgré une répression violente, le mouvement populaire a persévéré et a fini par forcer l’éviction de Bechir en avril 2019.
Après l’avoir destitué lors d’un coup d’État, deux de ses proches, Abdel Fattah al-Burhan, chef des Forces armées soudanaises et Muhammad Hamdan Dagalo (alias Hemeti), chef des Forces de soutien rapide (FSR, milice paramilitaire) ont formé ensemble une junte militaire.
Refusant de céder, exigeant le transfert du pouvoir à un gouvernement civil, les manifestants ont continué à occuper les rues et les places. Le mouvement de protestation s’est concentré autour d’un sit-in massif réunissant des centaines de milliers de personnes qui ont occupé la place devant le quartier général de l’armée jour et nuit pendant des mois.
Puis, le 3 juin 2019, les FSR ont été déployées pour disperser le sit-in. Cette force paramilitaire tristement célèbre a été créée en 2013 par la fusion des milices janjaouid3 utilisées par le régime de Bechir pour commettre des atrocités de masse contre les civils avec le soutien des Forces armées soudanaises pendant la guerre civile au Darfour dans les années 2000.
Les États-Unis avaient alors accusé le Soudan d’avoir commis un génocide au Darfour. Tout en contestant l’accusation de « génocide », l’Union européenne avait néanmoins affirmé « il est clair qu’il y a une tuerie généralisée, insidieuse, et des incendies de villages à grande échelle ».
Néanmoins, en 2015, les mêmes milices qui commettaient ces atrocités, alors organisées sous le nom de FSR, ont été déployées au nom de l’Union Européeenne pour intercepter les demandeurs d’asile africains en route vers l’Europe dans le cadre d’un accord migratoire de 200 millions de dollars conclu avec le Soudan.
Les FSR se sont encore enrichies grâce au versement de trois milliards de dollars par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis pour le déploiement de 40 000 de leurs combattants entre 2016 et 2017 dans le cadre de leur guerre contre le Yémen, soutenue par les États-Unis, aux côtés d’un petit contingent de troupes des forces armées soudanaises.
Cette force aguerrie, tristement célèbre pour ses atrocités commises contre les civils, a ensuite été déployée dans la capitale du pays pour expulser les manifestants qui se trouvaient devant le quartier général des Forces armées soudanaises.
En encerclant les manifestants faisant le sit-in, les FSR ont blessé plus de 500 personnes et en ont tué plus d’une centaine, ouvrant le feu, les massacrant à coups de machettes, les violant, puis jetant des dizaines de corps, alourdis par des pierres attachées, dans un affluent du Nil qui coulait à proximité.
The New Arab a rapporté que le massacre a été déclenché « peu après » la visite des hauts gradés de l’armée soudanaise et des Forces de soutien rapide en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et en Égypte, dont les intérêts avaient été compromis par la révolution de décembre. Plusieurs observateurs ont estimé que cela signifiait que la junte avait reçu le feu vert des trois puissants États arabes pour commettre ce massacre.
Malgré tout, la révolution de décembre s’est poursuivie, prenant alors la forme d’une grève générale, avec des milliers de travailleurs restant chez eux, paralysant ainsi l’État dirigé par la junte. Ils ont appelé à une réorganisation de l’économie afin de libérer les industries de l’emprise de l’élite militaire au profit des masses de travailleurs et de consommateurs.
Le mouvement a également insisté sur la dissolution des FSR et la formation d’une armée nationale professionnelle unique, soumise à un gouvernement civil. Il a en outre appelé au retrait des troupes soudanaises du Yémen et à une réorientation de la politique étrangère du pays, loin de l’axe États-Unis-Arabie saoudite-Émirats arabes unis, et conformément aux intérêts du peuple soudanais.
Contournant ces revendications, radicales dans le contexte soudanais, les États-Unis et le Royaume-Uni ont manœuvré diplomatiquement en coulisses lors des négociations menées par l’Éthiopie afin de former un « gouvernement civil-militaire de transition » en août 2019.
Sa composante civile était principalement constituée de technocrates soutenus par les partis centristes et de droite des Forces de la liberté et du changement (FFC), une large coalition civile formée pendant la révolution. Protestant contre leur compromis avec la junte militaire, le Parti Communiste Soudanais qui avait joué un rôle clé dans la révolution de décembre, s’est séparé des FFC.
Le nouveau gouvernement, dans lequel la FFC partageait le pouvoir avec la junte, n’a pas tardé à reprendre les négociations avec les puissances du Golfe concernant les terres soudanaises. Moins d’un an après sa formation, il a cédé 40 000 hectares à la plus grande société cotée en bourse des Émirats arabes unis, l’International Holding Company (IHC). Il négociait également un accord visant à céder la gestion du terminal à conteneurs South Port de Port Sudan au géant de la logistique Dubai Ports World.
L’accès à la mer Rouge
Située au bord de la mer Rouge, avec l’Arabie saoudite à l’est et une côte qui s’étend vers le nord jusqu’à l’Égypte, cette région côtière est sensible sur le plan géopolitique. Les Émirats arabes unis, plus éloignés du Soudan à l’est de l’Arabie saoudite, ont moins d’intérêts géopolitiques directs dans cette région. Mais, pour des raisons commerciales, ils recherchent activement des ports soudanais sur la mer Rouge en Afrique, explique M. Kaballo.
Le gouvernement n’a finalement pas pu céder le terminal du port national du Soudan face à l’opposition des syndicats. Opposés à la privatisation sous el-Bechir, les syndicats constituaient une force bien organisée dans le pays et avaient pris la tête de la révolution de décembre.
Bien que le visage civil du gouvernement ait apaisé certaines franges du mouvement de protestation, la Révolution de décembre restait une force avec laquelle il fallait compter dans les rues, capable de rassembler des centaines de milliers de personnes lors des manifestations.
Avec « les forces révolutionnaires et les syndicats » qui faisaient obstacle, le gouvernement a été contraint de battre en retraite, se souvient Kaballo. Cependant, la partie du gouvernement la plus sensible à la pression de la rue – la composante civile – a été écartée fin 2021 lors d’un nouveau coup d’État, le chef des Forces armées soudanaises Burhan et le chef des Forces de soutien rapide (FSR) Hemeti concentrant encore une fois tous les pouvoirs entre les mains de la junte.
Un an plus tard, en décembre 2022, la junte a cédé une vaste étendue de terres côtières, à environ 200 km au nord de Port-Soudan, à un consortium basé aux Émirats arabes unis, comprenant notamment la société publique Abu Dhabi Ports Group et Invictus Investment, afin de développer le port d’Abu Amama.
Ce projet de six milliards de dollars prévoyait la construction d’un aéroport, plus de 160 000 hectares de terres agricoles, une zone de libre-échange, ainsi qu’une route de 450 km vers l’ouest menant au vaste projet agricole des Émirats arabes unis dans l’État soudanais du Nil.
Concrètement, ces fonds devaient servir à mettre en place une infrastructure permettant d’acheminer plus facilement les produits agricoles soudanais vers les Émirats arabes unis, alors que près d’un quart de la population soudanaise souffrait alors de famine.
Les entreprises agroalimentaires des Émirats arabes unis ont également investi massivement dans d’autres pays africains, notamment au Tchad, au Cameroun, en Centrafrique et au Soudan du Sud, a ajouté M. Kaballo. Le nouveau port au Soudan devait également servir de point de sortie du continent pour les produits extraits de ces pays.
La guerre civile
Ce projet n’a jamais pu voir le jour. Quelques mois seulement après la signature de cet accord, en avril 2023, la lutte pour le pouvoir qui couvait au sein de la junte entre Burhan et Hemeti a dégénéré en guerre civile, opposant les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR), entraînant la pire crise humanitaire que le Soudan ait connue.
Plus tard en novembre 2024, le gouvernement dirigé par les Forces armées soudanaises et basé à Port-Soudan après avoir transféré son siège administratif de la capitale Khartoum au début de la guerre, a annulé l’accord portuaire avec les Émirats arabes unis, dénonçant leur soutien aux Forces de soutien rapide (FSR).
Peu après, les Forces de soutien rapide ont envahi les bases des Forces armées soudanaises au Darfour, prenant le contrôle de la majeure partie de la région, à l’exception d’El Fasher, la capitale de l’État du Darfour-Nord. Après avoir assiégé la ville en mai 2024, les FSR ont resserré l’étau autour d’elle en construisant un mur à la mi-2025, la privant ainsi de tout approvisionnement alimentaire, avant de percer ses défenses à la fin du mois d’octobre.
Il s’ensuivit un dépeuplement de la ville, les FSR massacrant probablement des dizaines de milliers de civils. Des armes britanniques vendues aux Émirats arabes unis ont été retrouvées entre les mains des FSR lors de leur offensive sur El Fasher.
Après avoir ainsi consolidé son contrôle sur le Darfour, la région la plus occidentale du Soudan, ses troupes avancent désormais vers l’est, dans la région du Kordofan, où le centre des combats s’est désormais déplacé.
La ruée vers l’or
L’or extrait illégalement au Darfour et introduit clandestinement aux Émirats arabes unis est une source essentielle de revenus, d’armes et de véhicules pour les FSR. Bien que les Émirats arabes unis soient le plus gros acheteur d’or soudanais depuis 2010, cet or ne représente pas leur principal intérêt, a précisé Kaballo. Il ne représente en effet qu’un « faible pourcentage du commerce total de l’or des Émirats arabes unis "
Il ajoute que « les généraux des forces armées soudanaises sont également d’importants négociants et exportateurs d’or ». Le ministère des Minéraux du gouvernement de facto contrôlé par les forces armées soudanaises a entamé des négociations avec la raffinerie d’or saoudienne au milieu des combats qui ont eu lieu au début du mois d’août 2025.
" L’économie de guerre émergente a entraîné une dépendance accrue à l’égard de la production, de la contrebande et de l’exportation du secteur minier – principalement l’or vers le Golfe – qui est extrait des territoires contrôlés par les forces armées soudanaises et les FSR », a rapporté S-RM, un cabinet international de conseil en intelligence économique et cybersécurité.
La production d’or du pays a presque doublé depuis le début de la guerre. Alors que la région du Darfour, sous le contrôle des FSR, « est une importante région productrice d’or, l’État [soudanais] de la mer Rouge [sous le contrôle des forces armées soudanaises] se distingue comme le plus grand producteur d’or du pays », a de son côté rapporté Swissaid.
" L’Égypte s’intéresse également à l’or », affirme Kaballo, ajoutant que des quantités sans précédent d’or avaient été exportées du Soudan vers l’Égypte pendant cette guerre, au cours de laquelle la Banque centrale égyptienne a augmenté ses réserves d’or.
Le Soudan est également riche en cuivre, en uranium, en manganèse et en minéraux rares, que les États-Unis tentent d’acquérir en Afrique.
Sous couvert du processus de paix
Ce sont ces intérêts économiques et géopolitiques des États-Unis et de leurs trois alliés régionaux que le Quad tentent de garantir, sous le couvert du processus de paix qu’ils ont initié, explique M. Kaballo. Il existe des intérêts concurrents et conflictuels au sein du Quad. Ce sont ces contradictions intra-bloc que le Quad prend le temps de résoudre, essentiellement pour parvenir à un accord entre ses membres sur « la manière de se partager le gâteau », fait-il valoir.
" Depuis le début de la guerre, l’administration américaine n’a cessé de publier des déclarations successives et d’organiser des cycles de négociations – de Djeddah à la Suisse, puis enfin aux réunions du Quad à New York – dans le cadre d’une série de manœuvres qui ne cachent pas leur essence : gérer la crise plutôt que la résoudre, et contrôler son évolution de manière à servir la stratégie américaine dans la région. La farce a atteint son paroxysme lorsque le président américain a déclaré qu’il allait « s’occuper » de la crise soudanaise en se basant sur ce qu’il a qualifié d’« apports » et d’« appels » du prince héritier saoudien », peut-on lire dans un éditorial du journal du Parti Communiste Soudanais, Al Maydan.
" Plus de deux ans après le début de la guerre, il n’est plus possible de nier que l’initiative du Quad n’est pas une tentative sérieuse pour mettre fin à la crise, mais plutôt un effort visant à en contenir les conséquences et à rééquilibrer l’influence dans la région », affirme le Parti Communiste Soudanais.
Soulignant que « tous les principaux soutiens des parties belligérantes au Soudan sont » des alliés des États-Unis, il ajoute que « les antécédents de Washington dans ses relations avec le Soudan prouvent » que le processus de paix du Quad vise à « maintenir la dépendance et faciliter l’extraction des ressources "
Néanmoins, le Parti Communiste Soudanais saluera tout cessez-le-feu qui pourrait résulter de l’initiative du Quad, a ajouté M. Kaballo. Il est nécessaire de mettre fin aux morts et d’apporter une aide vitale aux civils, tant dans les territoires contrôlés par les Forces armées soudanaises que dans ceux contrôlés par les Forces de soutien rapide.
D’autre part, la fin des combats « permettra » aux forces populaires de la révolution de décembre de se mobiliser à nouveau et de descendre dans la rue « pour défendre les intérêts du peuple soudanais et façonner son avenir "
La guerre comme contre-révolution
Endurant les massacres et les machinations d’un gouvernement technocratique à visage civil, la révolution de décembre s’est poursuivie même après le coup d’État de 2021, au cours duquel les forces armées soudanaises et les FSR ont consolidé leur pouvoir et intensifié la répression.
Sous la direction des Comités de Résistance, un réseau décentralisé d’activistes organisés dans les quartiers à travers le pays, des centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue après ce coup d’État, presque chaque semaine, affrontant les balles, les matraques, le gaz lacrymogène, les arrestations et la torture. Les manifestations de masse se sont poursuivies jusqu’en avril 2023, lorsque les forces armées soudanaises et les FSR se sont retournées les unes contre les autres, plongeant le pays dans la guerre civile.
La guerre s’est avérée être une contre-révolution si violente que les forces populaires n’ont plus pu exercer leur pouvoir dans les rues. Les Comités de Résistance, qui avaient mené les manifestations, se sont alors consacrés à l’organisation des secours et du sauvetage des civils, la survie devenant la tâche centrale au milieu de ce cataclysme.
Même si le Quad ne peut pas ramener la paix au Soudan, Kaballo insiste sur le fait que tout cessez-le-feu visant à faire taire les armes ouvrira la voie à la reprise des actions de masse menées par les forces populaires afin d’affirmer la voie radicale envisagée par la révolution de décembre pour s’attaquer aux causes structurelles de la guerre.
Les forces opposées à la révolution de décembre sont cependant nombreuses et puissantes. « Faire échouer le processus de changement radical au Soudan » est un objectif central de « l’impérialisme américain », qui unit l’Arabie saoudite, l’Égypte et les Émirats arabes unis, malgré leurs intérêts contradictoires, affirme le Parti Communiste Soudanais.
Pour mener à bien cet objectif, le Quad a recours à « son ancien projet : un cessez-le-feu fragile, des accords imposés par le haut et un gouvernement civil symbolique mis en place sans tenir compte de la volonté du peuple soudanais ».
Les partis politiques centristes et de droite qui se disputent leur part dans ce gouvernement lors des négociations menées par le Quad sont les mêmes qui avaient conclu un accord de partage du pouvoir avec la junte militaire en 2019, formant le « gouvernement civil-militaire conjoint » qui s’est effondré deux ans plus tard.
Aujourd’hui, ils se positionnent pour faire partie de ce que le Parti Communiste Soudanais décrit comme « un régime civil vassal, soutenu de l’extérieur, qui garantit d’abord les intérêts américains, puis ceux » des régimes en Égypte, en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis.
Concrètement, cela signifiera la poursuite de l’exploitation des ressources soudanaises, l’accaparement de ses terres agricoles et l’exploitation géopolitique au service des intérêts américains.
" En ce moment décisif, le véritable enjeu reste le pouvoir des masses et leur capacité à imposer leur volonté et à arracher leur avenir des mains de ceux qui tentent de le façonner à leur place. »
" La voie pour sortir de la crise » ne peut « être élaborée dans les salles du Quad, ni dans les accords de groupes civils hésitants, mais uniquement à travers un projet démocratique national fondé sur la vision radicale » de la révolution de décembre.
- Le Quad (pour quadrilateral), aussi appelé Quartet, est le nom donné au format diplomatique des discussions sur le Soudan impliquant les États-Unis, l’Arabie Saoudite, l’Égypte et les Émirats Arabes Unis. ↩︎
- Cette mesure et les suivantes ont été converties d’acres en hectares ; 1 hectare équivaut à environ 2,5 acres. ↩︎
- Nom utilisé pour les groupes nomades de milices arabes soudanaises, opérant dans la région du Sahel (en particulier au Darfour et à l’est du Chad). ↩︎
Image d’illustration : « Donald Trump in Saudi Arabia », photographie du 13 mai 2025 par The White House (Public Domain)
