Depuis plusieurs semaines, l’Iran connaît une confrontation ouverte entre la société et l’État. Engagées depuis près d’un mois, les mobilisations ont donné lieu à des affrontements quotidiens dans de nombreuses villes du pays. Le bilan humain reste difficile à établir en raison de la censure, mais les organisations de défense des droits humains l’estiment entre 300 et 500 morts, ainsi que des milliers de blessés et d’arrestations. Ces chiffres, approximatifs, témoignent tout de même du choix assumé de la violence par le régime pour écraser la contestation populaire.
Ce qui se joue en Iran ne relève ni de l’imprévu ni du chaos. Les mobilisations de janvier 2026 sont le produit d’un système politique et économique à bout de souffle, incapable de répondre aux aspirations sociales autrement que par la force. La colère qui traverse le pays ne vient ni des chancelleries occidentales ni des plateaux de télévision : elle naît dans les foyers, les usines, les universités et les rues.
Ce soulèvement s’inscrit plus largement dans un cycle de luttes ouvert en 2022 avec le mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Ce moment a marqué une rupture durable avec le régime : la remise en cause du contrôle patriarcal exercé par l’État, portée en premier lieu par les femmes, a fissuré l’ordre théocratique et redéfini les formes de la contestation. Loin d’avoir été refermée, cette brèche structure encore les mobilisations actuelles. Les revendications féministes se sont articulées avec celles du monde du travail.
Contrairement aux récits simplificateurs souvent relayés, le mouvement de janvier 2026 ne se réduit ni à une génération ni à un seul milieu social. Les étudiants ont, une fois encore, joué un rôle moteur, notamment dans les grandes villes universitaires. La contestation s’est vite élargie. Les ouvriers, en particulier dans les secteurs stratégiques (pétrole, raffineries, transports, industrie lourde) ont rapidement rejoint le mouvement par des grèves et des actions collectives, lui donnant une portée économique importante. Au cœur de cette dynamique, les classes populaires urbaines et une partie des classes moyennes appauvries subissent à la fois l’effondrement du niveau de vie, la répression et les effets sociaux des sanctions internationales, qui aggravent leur précarité sans affaiblir réellement les cercles du pouvoir. Elles constituent ainsi le socle social le plus large du soulèvement.
Pendant que le peuple iranien affronte la prison, la torture et les assassinats, les capitales occidentales jouent un jeu cynique. Les mêmes gouvernements qui ont longtemps fermé les yeux sur la répression iranienne se découvrent soudain une préoccupation pour la liberté du peuple iranien, à condition qu’elle serve leurs intérêts géopolitiques.
Washington, Paris ou Bruxelles ne soutiennent pas l’émancipation des peuples : ils soutiennent des équilibres régionaux. La mise en avant de Reza Pahlavi, encouragée par Donald Trump et des réseaux néoconservateurs, illustre cette logique. Réhabiliter l’héritier du Chah, c’est tenter de recycler une figure autoritaire au service d’un projet politique fabriqué à l’étranger.
L’Iran n’a pas renversé une monarchie en 1979 pour se voir imposer, un demi-siècle plus tard, sa restauration sous tutelle occidentale. Cela est d’autant plus vrai que l’histoire iranienne est marquée par les coups d’État, les sanctions et les ingérences étrangères. Chaque fois, le résultat est le même : le peuple paie, les puissances négocient. Aujourd’hui encore, les sanctions aggravent la misère quotidienne sans affaiblir les détenteurs du pouvoir, qui savent parfaitement s’en protéger.
Soutenir la lutte du peuple iranien ne signifie ni appeler à une intervention militaire ni promouvoir un changement de régime téléguidé depuis l’étranger. Cela signifie refuser toute tutelle, qu’elle soit théocratique, monarchique ou impérialiste. Le peuple iranien est pluriel, traversé de débats et de contradictions. Il n’a besoin ni de sauveurs ni de porte-parole autoproclamés à l’étranger. La seule solidarité légitime est celle qui respecte l’autonomie des peuples. L’avenir de l’Iran ne se décidera ni à Washington ni à Paris. Il se décidera en Iran, par celles et ceux qui luttent, au prix fort de leur vie, pour reprendre leur destin en main.
Image d’illustration : « Teheran. A view from the Milad tower », photographie du 17 mai 2014 par Blondinrikard Fröberg (CC BY 2.0)
