Ce dimanche 16 novembre, les citoyens équatoriens rejetaient en masse trois questions de référendum et une de consultation populaire. Organisée par le gouvernement, cette consultation du peuple visait, entre autres, à convoquer une assemblée constituante et à ré-autoriser la présence de bases militaires étrangères sur le territoire.
Dimanche 16 novembre, 21h, l’heure est à la joie sur la grande avenue des Shyris à Quito, capitale équatorienne. Au rythme des cornes et des couvercles de casseroles en guise de cymbales, de nombreux équatoriens fêtent, à l’instar d’autres villes partout dans le pays, la victoire écrasante du “non” au référendum qui vient d’avoir lieu.
Quelque 14 millions d’électeurs équatoriens étaient appelés aux urnes pour se prononcer sur quatre questions déterminantes pour l’avenir démocratique du pays. Un pari lancé par le pouvoir exécutif, à peine 6 mois après les élections présidentielles largement remportées par Daniel Noboa et son parti libéral conservateur ADN.
Lors de ce vote obligatoire, les citoyens devaient répondre par oui ou non à trois questions de référendum et une question de consultation populaire, respectivement : permettre les retour de bases militaires étrangères sur le territoire national, supprimer le financement public des organisations politiques, réduire de moitié le nombre de députés, and approuver la formation d’une assemblée constituante.
La justification d’un tel référendum par le gouvernement ? La situation sécuritaire critique du pays. Jugeant la Constitution trop laxiste avec les criminels, le président considère que l’unique solution pour renforcer l’action de l’État contre le crime organisé est de la modifier, en la simplifiant.
“La Constitution contient beaucoup d’erreurs qui nuisent à la possibilité de donner la sécurité et la tranquillité aux équatoriens”, affirmait-il durant sa campagne pour le “oui”. Longtemps considéré comme l’un des pays les plus sûrs d’Amérique latine, l’Équateur est aujourd’hui le pays avec le plus fort taux d’homicides volontaires de la région, avec plus de 4 600 assassinats recensés au premier semestre 2025, selon l’Observatoire équatorien du crime organisé. Une situation largement imputable au narcotrafic qui s’est développé dans le pays, devenu un point stratégique pour l’exportation de la drogue, enclavé entre le Pérou et la Colombie, les deux plus gros producteurs mondiaux de cocaïne.
C’est par un “non” massif aux quatre questions que le pays s’est prononcé, allant même jusqu’à une majorité dépassant les 60% pour les 1ère (60,58%) et 4ème (61,58%) questions. Aux questions sur le financement public des organisations politiques et sur la réduction du nombre de députés, les équatoriens les ont rejetées à respectivement 58,04% et 53,46% des voix.
Une victoire du « non » lourde de sens
Le rejet en bloc de ce référendum peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Selon Gustavo Redín Guerrero, vice-président du Cedenma (coordinateur équatorien des organisations pour la défense de la nature et de l’environnement), c’est un vote de rejet du gouvernement de Noboa mais il est aussi très évocateur du fort climat de défiance qui règne dans le pays depuis plusieurs mois : “La conjoncture du moment entre la grève nationale, la persécution des organisations sociales, la criminalisation des défenseurs des droits, entre autres, a largement motivé le rejet du référendum.”
Au-delà, c’est un véritable attachement à la Constitution en vigueur que renouvellent les équatoriens. “La campagne pour le “non” à été très organique, menée par la société civile avant tout. Elle n’a pas été portée par des politiques ou des partis. Ce sont les citoyens qui ont milité dans leurs entourages propres, sans discours prédéterminé d’un parti. Au-delà d’être un “non” au gouvernement, c’était une manière de dire “on veut protéger les droits que la Constitution nous accorde”. De mon point de vue d’avocat des droits humains et de la nature, je pense que notamment l’attachement à la protection des droits de la nature reconnus dans la Constitution a eu un rôle essentiel durant toute la campagne.”
Il faut rappeler que la Constitution en vigueur a été adoptée en 2008 sous la présidence de gauche de Rafael Correa, et fait partie des constitutions les plus progressistes au monde. Celle-ci est l’une des premières à reconnaître la “Pachamama”, Terre Mère, comme sujet de droits juridiques, au même titre que les droits humains. Aussi, elle reconnaît l’existence des 15 nationalités et 18 peuples indigènes équatoriens qui composent en très grande partie la population du pays.
Une grande avancée, car si l’Équateur est l’un des plus petits pays de l’Amérique du Sud, il concentre à lui seul plus de 10% de la biodiversité mondiale, répartie entre les hauts plateaux andins, la forêt amazonienne, les mangroves côtières et les îles Galapagos.
Les arguments sécuritaires, un écran de fumée
Si les motivations avancées par le gouvernement concernent principalement la situation sécuritaire du pays, les équatoriens ne se sont pas laissés berner par un projet plus qu’obscur. Interrogé à plusieurs reprises sur ce que pourrait contenir une éventuelle future constitution, le président a toujours botté en touche : “je vous le dirai le jour où nous gagnerons le vote de la consultation”.
Nombreux sont ceux qui ont vu en cette consultation des velléités du président afin de concentrer encore plus de pouvoir entre les mains de l’exécutif.
C’est ce qu’affirme Nemo Guiquita, responsable des relations internationales de la Conaie (Confédération des nationalités indigènes d’Équateur). “Derrière l’idée d’une constituante, il n’y a pas réellement la volonté de renforcer la démocratie ni de garantir les droits mais d’ouvrir une voie pour concentrer plus de pouvoir pour l’exécutif et accommoder les lois en faveur des intérêts de ceux qui nous gouvernent. Pour nous, peuples indigènes qui vivons dans et défendons les territoires, changer la Constitution n’a aucun sens si l’actuelle n’est même pas respectée. La Constitution reconnaît déjà les droits collectifs, de la nature et des peuples indigènes. Mais dans la pratique, ces droits sont constamment bafoués par les projets extractivistes et les décisions politiques qui nous affectent.”
Même analyse pour Gustavo Redín Guerrero, selon qui les motivations sécuritaires ne sont pas sincères. “Ce qu’il s’est passé lors de la récente grève nationale démontre bien le pouvoir que détient l’exécutif. L’armée a massivement été déployée dans la rue pour réprimer le peuple qui protestait. En termes législatifs au niveau de la sécurité dans le pays, le président a presque carte blanche pour faire ce qu’il veut. Le réel objectif est en fait une cooptation du pouvoir et une destruction des quelques mécanismes institutionnels qui constituent des freins et contre-pouvoirs à l’exécutif, malgré le fait que la Constitution soit extrêmement présidentialiste. Le président a la Cour constitutionnelle dans le viseur, elle qui a encore le pouvoir d’empêcher un certain nombre d’actes arbitraires et autoritaires.”
Un climat démocratique sur le fil du rasoir
En effet, depuis août dernier, le président de la République équatorienne s’en prend à la Cour Constitutionnelle, jouant un jeu dangereux pour la démocratie.
Cette dernière avait suspendu provisoirement 17 articles de trois lois sécuritaires adoptées par le gouvernement de Noboa, soupçonnés d’anticonstitutionnalité. S’ensuivit une marche convoquée par le président dans les rues de la capitale contre la Cour constitutionnelle. Les photos des 9 juges qui la composent brandies en grand format, légendées de “ceux qui volent notre paix”. A cette occasion, le président avait même qualifié la cour d’”ennemie du peuple”.
Des méthodes somme toute inquiétantes au regard de l’indépendance des pouvoirs, que l’ONU, Human Rights Watch ou encore Amnesty International, n’ont pas manqué de dénoncer.
Ces événements viennent s’ajouter à un climat de défiance déjà bien installé dans le pays. Alors que l’Équateur est déclaré en état de “conflit armé interne” par Daniel Noboa depuis janvier 2024, l’exécutif accumule les décrets d’état d’urgence, notamment ces derniers mois en réponse aux grèves nationales. Ceux-ci ouvrant la voie, sous couvert de lutte contre l’insécurité, à une militarisation excessive du pays, des détentions arbitraires, des disparitions forcées et une répression démesurée et indiscriminée des contestations sociales. Trois citoyens ont perdu la vie dans ce contexte lors de manifestations pour la grève nationale qui a duré du 22 septembre au 22 octobre.
Retour de bases militaires étrangères : le projet américain avorté
L’un des objectifs du gouvernement par le référendum était de revenir sur l’interdiction, consacrée dans la Constitution de 2008, d’accueillir des bases militaires étrangères. Une mesure qui vise tout particulièrement les États Unis.
En effet, depuis le retour au pouvoir de Donald Trump en 2023, Daniel Noboa est devenu l’un de ses plus proches alliés dans la région. Aligné sur les plans sécuritaire et idéologique avec l’oncle Sam, le président équatorien milite pour le retour de l’armée états-unienne, qui représenterait selon lui une opportunité de lutter de manière plus efficace contre le trafic de drogue. L’objectif étant de mettre en place une coopération internationale sur des “points stratégiques” visant à “contrôler le trafic maritime”. L’Équateur avait déjà connu la présence d’une base militaire états-unienne par le passé, entre 1999 et 2009 à Manta, sur la côte pacifique.
Pour Erika Escorza, avocate spécialisée en Droits de l’homme et représentante du Front National Anti Minier équatorien, c’est là une supercherie de l’exécutif qui ne dit pas son nom : “On commence à voir clairement l’agenda réel du gouvernement, totalement anti-populaire et qui cherche en réalité à consolider un capital transnational en offrant notre souveraineté et nos territoires aux aspirations impérialistes, dans ce cas précis aux États Unis.”
Le rejet de cette mesure survient dans le contexte du récent déploiement militaire américain dans la mer des Caraïbes sous la justification de la lutte contre le narcotrafic, et les nombreuses opérations militaires controversées qui s’en sont suivies, coulant plusieurs bateaux, présumés de narcotrafiquants selon Washington.
L’implantation des forces militaires états-uniennes aurait alors représenté une véritable aubaine pour la politique extérieure de Trump. Une visite des installations militaires des bases de Manta et Salinas, sur la côte Pacifique, avait même été organisée début novembre par l’exécutif équatorien pour la ministre américaine à la sécurité intérieure Kristi Noem.
“C’est le problème de ce gouvernement, d’abord les décisions sont prises et ensuite on demande l’avis du peuple sous la fausse figure de la consultation, alors même que c’est inconstitutionnel. Heureusement, le peuple a rejeté la mesure en bloc. Relativement à la relation entre les États Unis et l’Équateur, il faut bien noter que le peuple équatorien vit dans sa chair la géopolitique raciste, impérialiste, extractiviste – de guerre en somme – des États-Unis. Les émigrés équatoriens aux États-Unis sont arbitrairement arrêtés et massivement déportés dans la ligne de la politique migratoire de Trump. Le refus du retour des bases militaires étrangères reflète donc beaucoup ce rejet de la politique trumpiste”, analyse Erika Escorza. Ce contexte tumultueux n’est pas étranger, donc, à l’opposition massive qu’a reçu le gouvernement au projet porté par le référendum, qui remettrait de l’huile sur le feu d’une situation déjà tendue dans le pays.
Image d’illustration : « Touring around Quito, Ecuador – Quito city from the historic center of Quito at the Virgin del Panecillo monument », photographie du 19 janvier 2015 par Murray Foubister (CC BY-SA 2.0)
