ÉDITO. 10 septembre, la révolution à l’ordre du jour ?


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Il n’est jamais facile de comprendre le moment présent, en particulier quand les choses s’accélèrent. Appels à bloquer le pays le 10 septembre, vote de confiance deux jours avant : que se passe-t-il ?

Dans La faillite de la deuxième internationale, Lénine montre qu’une situation devient révolutionnaire lorsqu’on a, en même temps, une crise au sommet (la classe dominante n’y arrive plus), et une crise à la base (les classes dominées ne veulent plus). Il ajoute qu’en général, ce genre de moment s’adosse à l’aggravation de la détresse sociale, et voit l’intensification de l’activité populaire ; les masses décident de ne plus se laisser faire et passent à l’action.

Comme telles, ces formules sont algébriques, extrêmement générales et abstraites. Il faut dire ce qu’elles signifient dans le contexte de la France d’aujourd’hui.

Crise au sommet : le pouvoir est déséquilibré au point d’échouer à remplir ses tâches de gouvernement. Cela peut prendre la forme du rejet d’un budget ou, plus lourdement, d’une vacance partielle de l’exécutif (en cas de motion de censure ou de refus de la confiance) ou du législatif (en cas de dissolution). La situation peut se développer jusqu’à une vacance plus générale, par exemple si le président de la République est démis en plus de la censure du gouvernement.

Crise à la base : il survient un mouvement social suffisamment fort pour contester le contrôle d’équipements, d’entreprises ou d’infrastructures publiques, ou pour mettre en échec les mécanismes de base de la continuité administrative, comme la collecte de telle ou telle taxe. La grève et le blocage sont généralement les deux mamelles de cette crise, et dans les sociétés capitalistes modernes, la manifestation de rue est son aliment fondamental.

Il n’est pas rare que le sommet ou la base entrent en crise, mais en général, ils le font séparément. Lorsque Macron s’est jeté dans la dissolution de l’Assemblée Nationale comme un damné se jette dans les flammes, ou lorsque la motion de censure a fait tomber le gouvernement Barnier, le pouvoir de la bourgeoisie a tenu, parce qu’à ce moment-là, aucune classe n’est montée sur scène pour le remplacer. Malgré ses difficultés, l’Élysée a eu les coudées franches pour se rétablir. À l’inverse, lorsque les Gilets Jaunes ou les opposants à la réforme des retraites envahissaient la rue, le pouvoir n’était pas vacant et a pu mobiliser les ressources nécessaires pour les écraser.

Aujourd’hui, au mois de septembre 2025, la donne semble changer. En toute hypothèse, le gouvernement tombera le 8 septembre, Bayrou ayant préféré sortir de scène la tête haute plutôt qu’en se vautrant dans la boue des 49-3 à répétition. Il est impossible de savoir s’il s’agit d’un calcul personnel, ou s’il est le pion d’une stratégie plus vaste (calmer la colère des masses, transmettre le pouvoir au RN… ?). Ce qui est certain est que, lorsque viendra la journée de mobilisation du 10 septembre, la France n’aura plus de gouvernement, et peut-être plus d’Assemblée Nationale non plus.

C’est une opportunité, et en même temps, une première difficulté. L’énervement populaire qui a débouché sur l’appel au 10 septembre avait pour motif le budget Bayrou. L’anéantissement de ce dernier ne risque-t-il pas d’anéantir l’opposition qu’il a suscité ? C’est possible, évidemment.

Mais l’inverse peut aussi se produire, à condition que le mouvement trouve rapidement de nouveaux mots d’ordre. La démission de Macron, qui fait l’objet d’une haine collective largement partagée, est le plus évident. Les exigences de blocage des prix et de maintien des salaires pourraient aussi s’imposer assez naturellement, puisque l’exaspération collective contre les privations de pouvoir d’achat et de temps libre est, depuis le départ, le moteur du mouvement. Au-delà des salaires, le maintien des prestations sociales et le rétablissement de celles que les gouvernements macronistes ont mutilées peuvent être mis à l’ordre du jour. Cette revendication permet de mobiliser plus largement les couches les plus pauvres du pays, mais aussi de battre en brèche un axe central de l’argumentaire RN (contre « l’assistanat »).

En parallèle, l’investissement des syndicats peut contribuer à donner à la journée un caractère prolétarien, enraciné dans les luttes salariales. Aujourd’hui encore, sa base sociale reste floue, même si la date choisie tient à distance les couches sociales les plus poujadistes (“le mercredi, on travaille”, écrivait le compte Twitter @NicolasQuiPaie au mois de juillet).

Bien sûr, il est toujours possible que Bayrou et Macron parviennent à démobiliser le pays. Tant que le mouvement n’est pas passé à l’action, tant que les masses n’ont pas éprouvé leur force, leur capacité à agir et à se rassembler, elles peuvent finir par hésiter et perdre courage, remettre l’affrontement à la prochaine fois. Alors, on retourne à ses problèmes personnels : les vacances à organiser, les papiers à remplir pour le renouvellement du titre de séjour, la grande qu’il faut amener au travail parce qu’elle n’a pas eu son permis de conduire, l’ambiance pourrie au bureau ou à l’usine, les cours à réviser à la fac, etc. Le quotidien est bien rempli, il prend facilement le dessus.

Sans doute l’exécutif cherche-t-il, en ce moment-même, des expédients pour faire pencher la situation dans cette direction : surprise institutionnelle, accord avec le PS ou le RN pour gouverner, tout est possible. A-t-il les moyens d’une telle initiative ? C’est une autre inconnue. Personne ne sait quelles tractations, quels sauve-qui-peut, quels retournements d’alliances occupent en ce moment les couloirs des palais ministériels.

Comme militant·es, il faut s’efforcer de déjouer ce scénario de la démobilisation mais, s’il l’emporte, en prendre acte, et aider les éléments les plus combatifs à battre (temporairement) en retraite pour éviter qu’ils ne soient pulvérisés. On ne « bloque » pas les autoroutes ou les raffineries du pays sans le soutien actif de centaines de milliers, de millions de gens. Maintenir l’offensive sans la protection qu’offre la force du nombre donnerait le prétexte d’une répression féroce, tant policière que judiciaire, et même les agents et magistrats qui ont de la sympathie pour le mouvement ne pourraient rien faire pour dévier les coups.

À l’inverse, si nous parvenons à converger dans la rue sur fond d’effondrement de l’appareil gouvernemental, si nous bloquons ce que nous prévoyons de bloquer, beaucoup de choses deviennent possibles. Bien sûr, Macron fera tout pour garder l’initiative : consultations, remaniement, nouvelles élections législatives, peut-être un état d’urgence, et au bout du tunnel la présidentielle. Il est essentiel que le calendrier lui échappe. À ce stade, hélas, le mouvement n’est sans doute pas capable de prendre le pouvoir. Il n’est pas passé par l’épreuve du feu, et plus fondamentalement, il ne dispose ni d’assemblées représentant tout le monde, ni d’une plateforme partagée, conditions indispensables pour se constituer en source concurrente de souveraineté. Assurément, la construction de tels leviers dans la lutte est une urgence absolument prioritaire, mais dans l’intervalle, pas question de rester attentistes. Il faut passer à l’initiative, déséquilibrer les institutions sur lesquelles Macron est juché.

Typiquement, l’appel à réunir une assemblée constituante pour sortir de la Ve République pourrait jouer ce rôle. Cela implique que la pression populaire soit suffisamment forte pour créer la panique et faire céder les éléments les plus fragiles de la politique bourgeoise. Le président du MEDEF, Patrick Martin, est d’ores et déjà en pleine crise d’angoisse. De son côté, le député macroniste Karl Olive appelle à rénover les institutions (sans doute espère-t-il sauver ses privilèges dans l’opération). Leur fébrilité peut-elle contaminer les rangs des partis bourgeois, des directions d’administrations, de la haute fonction publique ? Tout dépend du rapport des forces, du niveau de mobilisation et de détermination dans nos rangs à nous, ceux du mouvement social. Les piquets de grève et les collectifs de blocage pourront-ils s’emparer d’un mot d’ordre aussi politique, le voudront-ils ? Nul ne le sait, mais en cas de succès, lorsque la logique du régime ne tient plus et que le camp d’en face admet qu’il faut en changer, une nouvelle période historique est ouverte. Alors, la révolution en tant que telle est mise à l’ordre du jour. Les problèmes changent de nature ; il ne s’agit plus de conquérir le pouvoir, mais de l’exercer, d’avancer dans l’orage administratif et économique créé par la crise.

Cette orientation démocratique de la lutte peut permettre de coaliser le peuple dans sa très large majorité, de s’arracher temporairement aux corporatismes qui scient les jambes des grands combats ; mais contrairement à l’idée couramment admise dans les mouvements anti-libéraux des années 2010, les « 99% » ne sont pas homogènes, même face aux « 1% ». Cette foule bigarrée, diverse au plan des trajectoires sociales et économiques comme des opinions politiques, est pleine de contradictions. Elle oscille de gauche à droite, de l’action à la prostration, de la générosité à l’égoïsme, du courage à la lâcheté, de l’égalité au privilège. Mais s’il est une vérité universelle, c’est que la lutte des classes bonifie les gens.

Tant qu’il tiendra debout, le mouvement rougira, parce qu’il se heurtera aux gardiens de l’ordre social et aux forces de l’argent. Ces dernières sont maladivement accrochées à leurs privilèges et, à ce titre, ont l’initiative collective du peuple en horreur. Elles se gênent rarement pour le montrer, ce qui permet à la conscience de progresser. Par conséquent, le pouvoir d’achat et les droits démocratiques ne constituent pas l’horizon indépassable de la lutte ; une fois qu’on a compris qui est l’ennemi et comment le combattre, on veut davantage. Charge aux marxistes, aux militant·es du progrès social, aux révolutionnaires de toutes obédiences de l’alimenter en perspectives collectivistes : expropriation de la grande propriété privée, généralisation de la sécurité sociale, institution de communs inaliénables, etc. Alors, le mouvement sortira de sa chrysalide démocratique pour revendiquer franchement, ouvertement la révolution sociale.


Image d’illustration : « Le sourire de Bayrou », photographie du 1er mai 2012 par Sylke Ibach (CC BY-NC 2.0)

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